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Tribune libre # 21 Comment écrire l’éducation populaire en 2026 ?

Éducation populaire, esprit critique et IA
par André Decamp
Dans le texte publié sur Thot Cursus ayant pour titre « L’esprit critique à l’ère de l’intelligence artificielle » Par Denis Cristol https://cursus.edu/fr/33458/lesprit-critique-a-lere-de-lintelligence-artificielle, la question était posée avec clarté : que devient le jugement humain dans un monde où la machine calcule, propose et anticipe (Cristol, 2026) ? Le prolongement de la discussion proposé ici permet une réinterrogation en la replaçant dans une double tradition, celle de la philosophie de l’expérience et celle de l’éducation populaire. L’intelligence artificielle n’est pas seulement un dispositif technique performant, elle constitue une transformation des conditions mêmes de formation du jugement.
Un premier point de convergence apparaît entre Dewey et la tradition issue de Condorcet et Freire. Pour Dewey (2022, p. 96), l’éducation est un processus de croissance par l’expérience, où l’individu apprend à transformer des situations problématiques en situations comprises. L’esprit critique ne consiste pas à accumuler des réponses, mais à participer activement à une enquête. La malléabilité, qu’il définit comme la capacité d’apprendre par l’expérience (2022, p. 124), suppose du temps, de l’incertitude et de la reconstruction.
Condorcet affirmait déjà que l’instruction devait permettre à chacun d’exercer son jugement politique (1792/1994). Freire (1970/2023, p. 9-10) rappelait quant à lui que l’être humain est inachevé et conscient de son inachèvement, ce qui fonde la possibilité même d’une éducation émancipatrice. Les savoirs sont préservés, tel un patrimoine destiné à des élèves qui ne seraient que des réceptacles, alors que l’appropriation de savoirs en mode actif permet l’indépendance. Néanmoins, à supposer qu’elle apporte des réponses d’ores et déjà énoncées, l’IA est apte à esquiver l’enquête. En conséquence, elle n’annihile pas l’aptitude à réfléchir, en revanche, elle consolide et active cette capacité. De manière à ce que la solution se transforme, non pas en une élémentaire pratique, mais plutôt en une perspective d’échange, l’enjeu en matière de pédagogie repose sur la métamorphose de l’instrument algorithmique en une question à analyser. Un deuxième point de convergence connecte Heidegger à Illich. Heidegger (1954/1958, p. 27) montre que la technique moderne n’est pas un ensemble d’outils, mais une façon de rendre le monde accessible comme fonds disponible. Selon Mascotto (1989) et Maffesoli (2015, p. 11), cette étude entraîne une critique plus vaste de la modernité instrumentale. De son côté, Illich (1971/2003, p. 58) met en avant que les institutions techniques, y compris celles de l’éducation, peuvent produire des formes de dépendances invisibles. Il ne s’agit donc pas de refuser la technique, mais de questionner le cadre qu’elle impose.
L’intelligence artificielle intensifie cette problématique dans la mesure où elle structure les conditions d’accès à l’information et en façonnant les discours, elle peut contribuer à une uniformisation de la réalité.
L’esprit critique exige alors une capacité de retrait, une conscience des présupposés techniques et une vigilance face aux logiques d’automatisation. Il s’agit de distinguer l’efficace du juste, le plausible du vrai, l’optimal du signifiant.
Le troisième axe de convergence se situe entre Emerson et la dimension morale de l’éducation populaire. Emerson (1904, vol. 2, p. 309) affirme que la conformité est la tentation permanente des sociétés modernes et que la confiance en soi constitue un acte de résistance.
Ce n’est pas un individualisme isolé, mais une intégrité du jugement. L’imitation est un suicide intellectuel (1904, vol. 2, p. 306). Mounier (1949/2000, p. 72), enrichit cette vision en mettant en avant la personne comme membre d’une communauté. La réelle autonomie n’est pas en contradiction avec la dimension collective, elle en est même une condition.
Dans un contexte où l’IA produit des textes crédibles et fluides, la séduction de la conformité algorithmique. L’enjeu n’est pas seulement technique, mais éthique. C’est-à-dire, qui assume la responsabilité du discours produit ? Qui répond de l’argument avancé ? L’éducation populaire rappelle que l’émancipation implique toujours une responsabilité.Les travaux contemporains en sciences de l’éducation et en culture numérique renforcent cette articulation. Alexandre et al. (2021, p. 194) insistent sur la nécessité d’une compréhension citoyenne des systèmes d’IA. Naffi et al. (2021, p. 6) soulignent l’importance de développer l’agentivité face aux hypertrucages et aux manipulations numériques. Germon et Gabteni (2025) mettent en garde contre la fascination technologique déconnectée des réalités sociales. Courtier-Orgogozo et Devillers (2024, p. 32) rappellent que toute avancée technique requiert une médiation démocratique. Ainsi, l’articulation devient claire. Dewey éclaire la dimension expérientielle du jugement.
Heidegger révèle l’organisation ontologique de l’environnement technique. Emerson et Mounier mettent en avant le caractère éthique et personnel de l’autonomie. L’ensemble est placé dans une perspective politique d’émancipation collective. Illich prévient des dépendances institutionnelles invisibles. Les études récentes montrent que ces questions ne sont pas théoriques, mais réelles. La confrontation directe avec la technologie n’est donc pas possible à l’ère de l’intelligence artificielle. Elle est plutôt un besoin dans les nouvelles formes de production du savoir. L’IA n’abolit pas le sens critique, elle en modifie les formes d’application. Elle oblige à repenser le jugement comme une pratique consciente et responsable. Le sens critique n’est pas seulement une capacité personnelle menacée par l’automatisation. Il est un projet collectif de liberté qui doit aujourd’hui inclure l’analyse des systèmes techniques dans sa définition. L’IA devient alors un outil de détection. Elle nous pousse à nous interroger sur l’essence de toute tradition d’éducation populaire : comment former des sujets capables de comprendre le monde qu’ils vivent, d’en discuter les règles et d’y agir ?
L’IA n’est ni la fin de l’esprit critique ni son seul outil de développement, mais une épreuve structurante pour le projet même d’émancipation intellectuelle. L’expérience considère le jugement comme un processus d’investigation fondamental et menacé lorsque la réponse dépasse la question. D’autre part, l’IA se fonde sur un cadre technique qui vise à simplifier la réalité à ce qui est exploitable. Elle demande une vigilance ontologique. S’inspirant des travaux d’Emerson (1904) et de la tradition de l’éducation populaire (de Condorcet, 1994 à Freire, 2023 ; de Mounier, 2000 à Illich, 2003), elle mène la discussion sur le conflit entre conformité et autonomie, entre facilité de délégation et responsabilité assumée. L’objectif est davantage d’appréhender ses caractéristiques, d’encourager un débat collégial et de l’envisager tel un thème d’examen au lieu de percevoir ce procédé tel un concept implicite. La clairvoyance n’est pas restreinte à un savoir d’ordre technique additionnel, elle évolue vers une aptitude collective et individuelle à se servir des dispositifs, tels des dispositifs d’investigation, à garder le contrôle de son discernement dans un contexte bâti autour des algorithmes et de préserver le caractère politique de l’analyse, en dépit de la normalisation. Le futur de l’esprit critique se situe à cet endroit et pas uniquement dans un record technologique.Liste de références
- Alexandre, F., Becker, J., Comte, M. H., Lagarrigue, A., Liblau, R., Romero, M., & Viéville, T. (2021). Why, what and how to help each citizen to understand artificial intelligence? Künstliche Intelligenz, 35(2), 191–199. https://doi.org/10.1007/s13218-021-00725-7
- Condorcet, N. de. (1994). Rapport et projet de décret sur l’organisation générale de l’instruction publique (1792). Garnier-Flammarion.
- Courtier-Orgogozo, V., & Devillers, L. (2024). La société face aux avancées des sciences et des techniques : Le cas de l’intelligence artificielle et de la génétique. Futuribles, 458(1), 25–44. https://doi.org/10.3917/futur.458.0025
- Cristol, D. (2026). L’esprit critique à l’ère de l’intelligence artificielle : Trois philosophes nous parlent depuis le passé. Thot Cursus. https://cursus.edu/fr/33458/lesprit-critique-a-lere-de-lintelligence-artificielle
- Dewey, J. (2022). Démocratie et éducation : Suivi de Expérience et Éducation. Armand Colin. https://doi.org/10.3917/arco.dewey.2022.01
- Emerson, R. W. (1904). The complete works of Ralph Waldo Emerson (Concord ed., Vols. 1–12). Houghton Mifflin.
- Freire, P. (2023). La pédagogie des opprimés (Nouvelle trad. É. Dupau & M. Kerhoas). Agone. (Œuvre originale publiée en 1970)
- Germon, R., & Gabteni, H. (2025). L’IA dans l’éducation : Entre fascination technologique et réalité sociale. Management & Data Science, 9(4). https://doi.org/10.36863/mds.a.55489
- Heidegger, M. (1958). La question de la technique (trad. A. Préau). In Essais et conférences. Gallimard. (Œuvre originale publiée en 1954)
- Illich, I. (2003). Une société sans école (Trad. G. Durand). Seuil. (Œuvre originale publiée en 1971)
- Maffesoli, M. (2015). « La question de la technique » de Martin Heidegger. Sociétés, 129(3), 11–15. https://doi.org/10.3917/soc.129.0011
- Mascotto, J. (1989). Heidegger et la question de la technique. Société, (5), 1–73. https://doi.org/10.7202/1118503ar
- Mounier, E. (2000). Le personnalisme. Presses universitaires de France. (Œuvre originale publiée en 1949)
- Naffi, N., Davidson, A.-L., Barma, S., Bernard, M.-C., Brault, N., Berger, F., & Gagnon-Tremblay, A. (2021). Pour une éducation aux hypertrucages malveillants et un développement de l’agentivité dans les contextes numériques. Éducation et francophonie, 49(2). https://doi.org/10.7202/1085307ar
- Schumann, C. (2013). The self as onwardness: Reading Emerson’s self-reliance and experience. Foro de Educación, 11(15), 29–48. https://doi.org/10.14516/fde.2013.011.015.001
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Pour citer cet article :
Tribune libre #21 Comment écrire l’éducation populaire en 2026 ? Education populaire, esprit critique et IA, André Decamp. André Decamp, Regards sur le travail social, 5 mars 2026. https://andredecamp.fr/2026/03/01/tribune-libre-21-comment-ecrire-leducation-populaire-en-2026/
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Tribune libre # 20 Comment écrire l’éducation populaire en 2026 ?

Le management est-il soluble dans l’éducation populaire ? Une analyse critique des transformations organisationnelles et éthiques.
Par André Decamp
Résumé
Cet article analyse la diffusion des logiques managériales dans l’éducation populaire et montre qu’elles fragilisent le projet émancipateur en subordonnant l’action éducative à des critères de performance, de mesure et de conformité. Il met en évidence que les instruments de gestion, loin d’être neutres, participent à une reconfiguration des finalités associatives. L’article montre toutefois que des pratiques de gestion subordonnées au projet politique peuvent préserver le sens et l’éthique de l’action collective, à condition d’être pensées comme des médiations discutées, contextualisées et démocratiquement gouvernées.
Introduction
L’éducation populaire s’est historiquement constituée comme un projet politique d’émancipation visant la transformation sociale par la participation des individus, l’action collective et la reconnaissance de la singularité des sujets, en rupture avec une conception strictement scolaire ou utilitariste de l’éducation (Rousseau, 2001, p. 11-13). Elle s’inscrit dans une tradition critique qui refuse la réduction de l’acte éducatif à une transmission de compétences fonctionnelles ou à une prestation de services répondant à des standards externes, en affirmant la centralité du débat, de l’expérience vécue et de la construction collective de sens (Laville, 2022, p. 7–10). Dans cette perspective, l’organisation n’est jamais une fin en soi, mais un support et un cadre de coopération mis au service d’une finalité éducative et démocratique, subordonnée au projet politique porté par les acteurs associatifs (Rousseau, 2001, p. 11-15).
Cette classification des orientations compose un fondement hiérarchisant de l’éducation populaire : quand la gestion est encline à se transformer en précepte prévalent et à se mécaniser, elle s’expose à astreindre l’action éducative à des raisonnements de contrôle et de rationalisation contradictoires avec la nécessité d’émancipation (Bernet et al., 2016, p. 181-184).
Cependant, les associations d’éducation populaire font face à des réorientations extrêmes, indissociables de la métamorphose de l’action publique, depuis des décennies. L’accroissement des mécanismes d’évaluation, la mise en concurrence par le biais d’appels à projets et la contractualisation déportent le point d’équilibre de l’action associative en direction des sollicitations de résultats, d’auditabilité et de preuves. Rousseau a démontré que ces transformations contribuent à une redéfinition de l’intention éducative en termes d’objectifs quantifiés, entretenant un malaise autour du sens, quand l’action associative est contrainte d’apporter des réponses à des commandes publiques, quelquefois détournées des nécessités de la réalité et des discussions du terrain (Rousseau, 2001, p. 11-15). Bernet, Eynaud, Maurel et Vercher-Chaptal analysent ce déplacement à travers la notion de « gestion formelle », issue d’une rationalité marchande qui place la performance, l’efficience et la mesure des résultats au cœur de la conduite des organisations, contribuant à une colonisation progressive du champ associatif par des catégories de pensée exogènes (Bernet et al., 2016, p. 181-184).
Dans ce contexte, la question de la « solubilité » du management dans l’éducation populaire ne peut être réduite à un débat technique sur l’efficacité des outils. Les instruments de gestion ne sont jamais neutres : ils participent à définir ce qui fait valeur, ce qui doit être reconnu et ce qui mérite d’être gouverné (Bernet et al., 2016, p. 181-184). L’enjeu devient alors politique et éthique : il s’agit d’interroger la compatibilité entre une rationalité gestionnaire fondée sur la performance et le contrôle, et un projet éducatif visant l’émancipation, la participation et la reconnaissance de la singularité des sujets (Rousseau, 2001, p. 11-15). Depenne montre que cette tension renvoie à un conflit de rationalités, dans lequel l’outil, lorsqu’il s’autonomise, tend à reconfigurer la finalité elle-même en subordonnant la relation humaine et l’exigence éthique à des impératifs de maîtrise et de standardisation (Depenne, 2018, p. 19-22 ; Depenne, 2021, p. 202-204).
L’objectif général de cet article est d’analyser comment la diffusion des instruments de gestion reconfigure les finalités de l’éducation populaire et de préciser sous quelles conditions organisationnelles, politiques et éthiques une gestion subordonnée peut préserver le projet émancipateur. Sur le plan théorique, l’article contribue à clarifier le mécanisme par lequel l’outillage gestionnaire redéfinit ce qui compte comme valeur et réussite dans les organisations associatives. L’article est structuré en cinq parties, correspondant aux principaux résultats de l’analyse de la littérature.
Cadre théorique et questions de recherche
L’analyse s’inscrit dans une perspective critique des rationalités organisationnelles, considérant que les instruments de gestion sont porteurs de normes, de valeurs et de rapports de pouvoir. Elle fait appel aux idées d’éducation populaire en tant que projet politique libérateur (Rousseau, 2001). Elle se fonde également sur les concepts de gestion formelle et de gestion plurielle (Bernet et al., 2016), d’idéologie techniciste (Depenne, 2018) et sur les tensions paradoxales présentes au sein des organisations associatives (Nativel, 2017).
L’article adopte par ailleurs un positionnement épistémique critique, attentif aux effets politiques et éthiques des dispositifs de gestion.
Trois questions de recherche structurent l’analyse : Comment les instruments de gestion contribuent-ils à redéfinir ce qui est considéré comme ayant valeur dans l’éducation populaire ? Quelles tensions organisationnelles, politiques et éthiques résultent de cette diffusion managériale ? Quelles conditions permettent de maintenir une gestion subordonnée au projet émancipateur ?
Méthode
Cette recherche adopte une démarche qualitative fondée sur une analyse critique de littérature. Conformément aux objectifs de l’article, il ne s’agit pas d’une enquête empirique, mais d’un travail théorique visant à analyser les effets organisationnels, politiques et éthiques de la diffusion des logiques managériales dans l’éducation populaire.
Le corpus est composé de travaux issus de la sociologie des associations, de l’économie sociale et solidaire et de la critique du technicisme, sélectionnés en raison de leur contribution explicite à l’analyse des instruments de gestion, des tensions organisationnelles et des finalités émancipatrices (Rousseau, 2001 ; Bernet et al., 2016 ; Depenne, 2018, 2021 ; Maisonnasse et al., 2019 ; Nativel, 2017 ; Felgerolles et al., 2024 ; Grasperge, 2025). Une approche thématique et comparative a été utilisée pour mener à bien l’analyse. L’identification des concepts analysés par les auteurs rices a été le fil conducteur de l’examen des documents. La reconnaissance de processus, telles l’autonomisation, la normalisation et le technification du ressort de la gestion, a aussi été simplifiée par cette analyse. L’analyse des impacts sur les intentions éducatives, la relation pédagogique et la gouvernance a été réalisée par la suite. Ces données ont été articulées en pôles d’analyse appropriés, formulés tels les résultats théoriques de la recherche.
Cette démarche est cohérente avec le positionnement épistémique critique adopté dans l’article, qui considère les instruments de gestion comme socialement construits, politiquement situés et porteurs d’effets normatifs sur l’action éducative
Résultats de l’analyse
L’éducation populaire comme projet politique fondé sur la primauté de l’humain
Premier résultat : la littérature converge pour définir l’éducation populaire comme un projet politique fondé sur la primauté de l’humain, de la relation et de l’expérience vécue (Rousseau, 2001, p. 11-13). L’émancipation repose sur la reconnaissance de l’altérité, la conflictualité démocratique et la production collective de sens, indissociables de la participation active des sujets (Laville, 2022, p. 9-12). Cette orientation s’oppose à toute logique de standardisation et implique une organisation conçue comme un moyen au service du projet éducatif, et non comme un cadre normatif autonome (Depenne, 2021, p. 199-201 ; Bernet et al., 2016, p. 181-184). Les travaux soulignent ainsi une hiérarchie explicite des finalités, dans laquelle la gestion est historiquement subordonnée au projet politique (Rousseau, 2001, p. 11-13).
La diffusion des logiques managériales et le tournant techniciste
Deuxième résultat : cette hiérarchie est mise à l’épreuve par la diffusion des logiques managériales. La gestion formelle impose la performance, la comparabilité et l’auditabilité comme critères centraux de légitimité (Bernet et al., 2016, p. 181-184). Ce virage managérial encourage l’autonomie de la gestion et déplace le focus du travail concret et du projet social (Maisonnasse et al., 2019, p. 3-6). Depenne caractérise cette dynamique comme une idéologie techniciste, marquée par la prévalence de la technique sur l’humain et la réduction de l’action éducative à des résultats quantifiables (Depenne, 2018, p. 19-22).
Des tensions structurelles entre rationalité managériale et projet émancipateur
Troisième résultat : l’introduction du management génère des tensions structurelles durables opposant participation et contrôle, engagement militant et professionnalisation normative, singularité et standardisation (Nativel, 2017, p. 74-76 ; Rousseau, 2001, p. 18–21 ; Maisonnasse et al., 2019, p. 6-7). Ces tensions sont structurelles et non conjoncturelles, car elles résultent du pilotage de projets émancipateurs par des dispositifs instrumentaux (Bernet et al., 2016, p. 181-184). Depenne montre que ces tensions menacent l’éthique même de l’action éducative lorsque la relation est remplacée par la maîtrise et la protocolisation (Depenne, 2021, p. 199-204).
- La gestion comme vecteur de déshumanisation ou comme outil subordonné
Quatrième résultat : la littérature n’aboutit pas à une incompatibilité absolue entre gestion et éducation populaire. Des outils peuvent produire du sens lorsqu’ils sont contextualisés, coconstruits et appropriés collectivement (Maisonnasse et al., 2019, p. 3-5). Bernet et al. proposent le concept de gestion plurielle, articulant projet, organisation et action dans la trajectoire associative (Bernet et al., 2016, p. 181-187). Toutefois, la standardisation issue des démarches qualité et des référentiels limite cette réappropriation et tend à substituer la conformité à la rencontre (Depenne, 2018, p. 21-23).
Effets du management sur l’engagement, la gouvernance et la relation éducative
Cinquième résultat : les logiques managériales transforment les formes d’engagement et la gouvernance associative. La professionnalisation technicisée valorise l’expertise gestionnaire au détriment de l’expérience militante et bénévole (Rousseau, 2001, p. 18-21 ; Nativel, 2017, p. 74-76). Ce déplacement reconfigure la définition de la réussite, qui passe de la délibération collective à la conformité contractuelle (Bernet et al., 2016, p. 181-184). Les travaux récents montrent que la néomanagérialisation s’impose sans produire les effets promis, tout en dégradant les conditions de travail (Felgerolles et al., 2024, p. 304-309). Grasperge met en évidence des tensions similaires dans les dispositifs d’accompagnement à la scolarité (Grasperge, 2025, p. 20-21). Depenne décrit enfin le basculement vers la prise en charge comme une rupture éthique majeure (Depenne, 2021, p. 209-213).
Discussion, apports et limites
L’apport théorique de cet article réside dans la clarification du mécanisme par lequel les instruments de gestion reconfigurent les finalités de l’éducation populaire, en transformant ce qui compte comme valeur et réussite. Il montre que la question centrale n’est pas celle d’une compatibilité abstraite entre management et éducation populaire, mais celle du rapport de domination ou de subordination entre rationalité gestionnaire, projet politique et exigence éthique (Bernet et al., 2016, p. 181-187 ; Depenne, 2021, p. 202-205). L’exigence de protéger les sphères de discussion, la gouvernance des associations et le déploiement collaboratifs d’instruments constituent les challenges de gestion à relever.
Néanmoins, quelques restrictions sont inhérentes à cet article. Tout d’abord, il est basé sur un examen critique de la littérature, sans investigation synthétique directe et autour d’une composition déterminée. Des travaux d’observation à venir, prenant en compte des rapprochements dans différents champs associatifs, des examens de dispositifs contractuels et des enquêtes sur le terrain pourraient étayer cette étude.
Conclusion
Le management n’est pas un outil neutre. Lorsqu’il s’inscrit dans une logique techniciste fondée sur la maîtrise, la performance et la standardisation, il est incompatible avec l’exigence éthique et politique de l’éducation populaire (Depenne, 2021, p. 199-204). Des formes de gestion subordonnées, réflexives et discutées collectivement peuvent toutefois contribuer à la pérennité organisationnelle sans dissoudre le sens du projet (Bernet et al., 2016, p. 181-187 ; Maisonnasse et al., 2019, p. 24-26). L’organisation ne peut rester un moyen au service de l’émancipation qu’à la condition que le projet politique demeure premier sur l’instrument.
Liste des Références
- Bernet, J., Eynaud, P., Maurel, O., & Vercher-Chaptal, C. (2016). Ne pas perdre l’association gestion faisant. Dans C. Vercher-Chaptal, P. Eynaud, J. Bernet, & O. Maurel (Eds.), La gestion des associations (p. 181-199). Érès.
- Bernet, J., Eynaud, P., Maurel, O., & Vercher-Chaptal, C. (2016). Plaidoyer pour une autre gestion. Dans C. Vercher-Chaptal, P. Eynaud, J. Bernet, & O. Maurel (Eds.), La gestion des associations (p. 201-213). Érès.
- Depenne, D. (2018). Accompagnement éthique et critique du technicisme. Dans Accompagner les adolescents (p. 13-23). Érès.
- Depenne, D. (2021). Réflexion éthique sur un travail social mutilé. Les Cahiers de l’Actif, (536–537), 199-213.
- Felgerolles, A., Hamidi, C., Morel, L., & Soumagbo, V. (2024). La néomanagérialisation prise aux mots : Interroger le « succès » des associations de promotion de l’égalité des chances. Revue française des affaires sociales, (2), 303-320.
- Grasperge, A. (2025). Quand l’impératif scolaire s’invite dans le projet de l’éducation populaire : Tensions et négociations entre parents et acteurs d’une association. Tréma, 63, 1-22.
- Maisonnasse, J., Petrella, F., & Richez-Battesti, N. (2019). Préserver le sens dans les organisations de l’économie sociale et solidaire : Quels outils de gestion ? RIMHE – Revue Interdisciplinaire Management, Homme & Entreprise, 8(34), 3–29. https://doi.org/10.3917/rimhe.034.0003
- Nativel, J.-B. (2017). Manager les tensions paradoxales dans l’économie sociale et solidaire : Le cas des maisons des jeunes et de la culture. Revue internationale de l’économie sociale (Recma), (344), 74-88.
- Rousseau, F. (2001). L’éducation populaire : Entre commandes publiques et besoins sociaux, le projet associatif est en crise de sens. Revue internationale de l’économie sociale (Recma), (279), 11-25.
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Pour citer cet article :
Tribune libre #20 Comment écrire l’éducation populaire en 2026 ? Le management est-il soluble dans l’éducation populaire ? Une analyse critique des transformations organisationnelles et éthiques, André Decamp. André Decamp, Regards sur le travail social, 3 février 2026.
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Carnets d’étudiant·e·s en travail social # 6

Quand étudier au Québec devient un luxe
Par André Decamp
Cette tribune est directement issue de la lecture d’un article rédigé par Mathilde Beaulieu Lépine et publié dans Le Devoir, intitulé « Le Québec exigera davantage d’argent des étudiants étrangers dès le 1er janvier 2026 ». Elle s’appuie strictement sur les informations rapportées par ce média et propose une réflexion ancrée dans le champ du travail social, sans extrapolation ni ajout de faits non établis.
À compter du 1er janvier 2026, le gouvernement du Québec exigera des étudiant·e·s internationaux qu’ils et elles démontrent des ressources financières nettement plus élevées pour obtenir leur autorisation d’études. Selon Le Devoir, le montant minimal requis pour couvrir les frais de subsistance passera d’environ 15 500 $ à plus de 24 600 $ CAD, et ce sans inclure les frais de scolarité ni les coûts de transport (Le Devoir, 29 décembre 2025 ; Monthetford, 29 décembre 2025). La démonstration de ressources financières demeure donc une exigence connue, mais son relèvement marque une rupture importante pour de nombreux projets d’études.
Dans les Carnets d’étudiant·e·s en travail social, cette annonce résonne particulièrement. On y parle souvent de vocations, de justice sociale, de solidarité. La mesure soulève alors une question centrale, qui ne relève pas de l’idéologie, mais de l’analyse sociale : qui pourra encore se permettre d’étudier au Québec dans des disciplines à forte valeur sociale, mais à faible rentabilité économique immédiate ?
Les programmes de travail social attirent historiquement des étudiant·e·s engagé·e·s dans le communautaire, parfois issu·e·s de milieux modestes, et porté·e·s par un projet de transformation sociale davantage que par une logique de rendement financier rapide. Les parcours vers ces formations reposent souvent sur des équilibres économiques fragiles, combinant économies personnelles, soutien familial limité et travail étudiant. Dans ce contexte, l’augmentation du seuil financier exigé devient un élément structurant du projet migratoire, parfois avant même l’évaluation des compétences ou du parcours académique.
Il ne s’agit pas d’ignorer les arguments avancés par les pouvoirs publics. Le coût de la vie a effectivement augmenté, et la précarité étudiante est une réalité documentée au Québec comme ailleurs (Monthetford, 29 décembre 2025). Toutefois, cette décision peut entrer en tension avec certaines valeurs sociales en filtrant les projets d’études selon la capacité économique, en réduisant potentiellement la diversité sociale et culturelle des cohortes étudiantes, et en fragilisant des formations du secteur social qui font déjà face à des enjeux de relève et de pénurie de main-d’œuvre.
Comment une politique publique, pensée comme pragmatique et réaliste, peut produire des effets d’exclusion indirects sur l’accès à la formation et à la mobilité internationale ?
Sources :
Le Devoir. (2025, 29 décembre). Le Québec exigera davantage d’argent des étudiants étrangers dès le 1er janvier 2026. https://www.ledevoir.com/actualites/immigration/944391/quebec-exigera-davantage-argent-etudiants-etrangers-1er-janvier-2026
Montheford.com. (2025, 29 décembre). Québec exigera davantage d’argent des étudiants étrangers dès le 1er janvier 2026. https://monthetford.com/2025/12/29/quebec-exigera-davantage-dargent-des-etudiants-etrangers-des-le-1er-janvier-2026/







