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Tribune libre #15 Comment écrire l’éducation populaire en 2025 ?

Matière à penser : La politique des contrôles des frontières permettra-t-elle de contenir les mobilités et les migrations ?
Par André Decamp1
Ce texte est issu de notre travail au cours du certificat inter-universités en Migrations, diversité ethnique et relations interculturelles (promotion 2020-2021)
https://www.ulb.be/fr/programme/fc-418Résumé :
Depuis la chute du mur de Berlin en 1989, les frontières ont évolué de manière inattendue, révélant un paradoxe profond entre l’espoir d’ouverture et la réalité d’un monde qui multiplie les barrières. Alors que beaucoup imaginaient un monde plus ouvert, les murs n’ont cessé de se multiplier, visant désormais à isoler les populations selon leur niveau de richesse plutôt qu’à répondre à des impératifs militaires. La frontière constitue une réalité complexe, à la fois institutionnelle, spatiale et pratique. Ainsi, la politique migratoire s’est progressivement transformée en une politique de contrôle des frontières, accentuant par là même les inégalités sociales. Ce durcissement s’accompagne d’un sentiment croissant de « lassitude à l’égard de la solidarité » dans l’opinion publique, favorisant ainsi la montée des idées nationalistes.
Introduction
Les migrations se composent d’une immigration forcée (esclavage, demande d’asile et aujourd’hui climatique) et d’une immigration volontaire (vie meilleure en termes de travail, santé et statut social). Seule une approche sociologique interdisciplinaire peut permettre d’appréhender ces raisons économiques, sociales et politiques.
La sociologie de l’immigration[1] (Rea, A., 2021) présente deux problématiques : la migration en tant que telle, et l’installation des immigrés dans le pays. La première engage l’explication du mouvement de migration et des dispositifs de politiques publiques des pays qui l’encadrent. La seconde s’axe sur l’installation sociale, culturelle et économique des migrants.
Ancrées dans une représentation sociale de la problématique posée ou imposée[2], les politiques migratoires et de contrôle des frontières doivent être comprises comme un « ensemble de dispositifs de gestion des flux qui entrent et sortent d’un territoire de juridiction donné ainsi que le discours sur la menace transfrontalière »[3].
Rea[4] nous engage à différencier les politiques migratoires (lutte contre les discriminations, intégration des migrants, citoyenneté et nationalité) et les politiques de contrôle des frontières relatives à l’octroi de l’asile ou du visa, la gestion du regroupement familial et l’immigration irrégulière[5]. En effet, des écarts nationaux importants subsistent et des trajectoires de groupes d’états peuvent être déterminées autour de réalités communes[6].
Par exemple, les expériences des pays de tradition de droit du sol et de tradition de droit du sang tendent à se rapprocher : en Allemagne et en Belgique, l’usage du droit du sol se diffuse pour les descendants de migrants, tandis que les pays de tradition civique durcissent les conditions d’application du droit du sol pour les deuxièmes générations (Royaume-Uni, Irlande). Pour les seconds, le consensus politique et les processus de convergence sont beaucoup plus nets en matière de politiques répressives et de contrôle.
Frontières « les nouveaux murs »
Avec la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, nous avons cru les murs amenés à disparaître alors qu’ils se sont multipliés depuis quelques années, à tel point que certains états membres ont dû reporter le rôle de contrôle de leurs frontières vers l’enveloppe externe de l’Union européenne (UE) pour se conformer aux accords de Schengen[7]. Actuellement, ces murs servent à isoler les populations selon leur niveau de vie, et non à contenir une force militaire. Assurer la sécurité économique et contrôler les flux et trafics est leur principal objectif.
Selon Anne-Laure Amilhat-Szary « une frontière, ce n’est pas une institution qui ensuite se traduit dans l’espace et va faire l’objet de respect ou de détournement par les pratiques ; c’est vraiment trois choses à la fois qui fonctionnent en même temps : 1) une institution ; 2) des pratiques ; 3) une démarcation, une spatialisation, une matérialité »[8].
Pour G. Neuman, juriste (1996) et F. Infantino (2019), nous ne sommes plus dans la représentation de la frontière vécue comme une ligne, mais dans une figure d’« Anomalous Zones » du point de vue du droit (telles les zones d’attente dans les aéroports ou les 20 km compris dans l’espace de Schengen). Paradoxalement, les contrôles des frontières se jouent aux avant-postes de la frontière physique, les compagnies aériennes disposant des données des passagers avant même que ces derniers n’arrivent sur le sol. Idem pour les consulats délivrant des visas : la politique de contrôles de la migration ne s’effectue plus à la frontière physique, mais ailleurs.
Pour Didier Bigo et Guild (2005), « l’Europe n’est ni une forteresse ni une passoire » et une telle vision mérite d’être dépassée. Pour Massey (2005) ; Bocker et Havinga (1998), les flux migratoires ont des dynamiques multiples, contradictoires et irréductibles à une tendance unique qui serait à l’œuvre entre des logiques répressives et d’autres, plus libérales. Les politiques publiques migratoires ou les politiques de contrôles de frontières n’impactent en rien les décisions des migrants de quitter leur pays : « Il ne faut pas oublier que les principaux bénéficiaires de cette politique sont des acteurs bureaucratiques nationaux, essentiellement issus des ministères de l’Intérieur et de la Justice qui ont renforcé leur position »[9]. Pour Sassen (1996), « la militarisation de la frontière physique aux États-Unis ou en Europe n’a pas réduit les échanges financiers, commerciaux ainsi que les flux migratoires. En effet, à ce jour, le phénomène continue et même augmente ». En somme, la politique des contrôles des frontières ne permet pas de contenir les mobilités ni les migrations.
Les migrations vues à travers le prisme économique
Pourtant, la Banque Nationale de Belgique a mené une étude selon laquelle les flux migratoires ont eu une incidence positive sur le PIB sur les cinq dernières années (+3,5 %). Les conséquences sont aussi positives s’agissant les flux d’immigrés d’origine européenne (+2 %) que les flux extraeuropéens (+1,5 %). On peut également constater qu’en matière de salaires, participation, bien-être, revenu net ou chômage, l’immigration n’a eu aucun effet préjudiciable sur les natifs[10].
« Pour stabiliser la population active (20-59 ans) à 34 millions de personnes en 2050 (pour 33 millions en 2012), il faudrait, selon l’Insee, recourir à un flux de 150 000 entrées nettes d’immigrés par an[11] ».
Ainsi, « ce n’est ni en s’alliant ni en s’aliénant l’opinion publique qu’on fait de la bonne recherche, c’est en soulevant l’intérêt par la qualité des méthodes et des résultats, par la soumission aux épreuves et aux contre-épreuves »[12].
Conclusion
Depuis des années, la politique migratoire semble s’être transformée en politique de contrôle des frontières dans un accroissement des inégalités sociales. Une « lassitude de solidarité s’est accaparé l’opinion publique » pour laisser place au nationalisme.
Plus les politiques de contrôles de frontières sont importantes, plus l’opinion s’oriente vers les idées nationalistes, racistes et populistes. Ce nouveau paradigme catalyse la « tyrannie de la malchance de la loterie » du lieu où les migrant.e.s sont né.e.s.
Il existe pourtant « entre l’angélisme de la doctrine des frontières ouvertes et l’hypocrisie de la doctrine de l’immigration zéro (…) un espace pour une politique européenne proactive de l’immigration basée sur des critères clairs et démocratiques tenant compte des désirs et des besoins de tous et reconnaissant simplement le principe de la liberté individuelle de rechercher ailleurs sur la planète le bien-être que l’on n’a pas chez soi » (Martiniello, M., 2001.p.8).
Liste de références
Anderson, M. (1997). Les frontières : un débat contemporain. Cultures & Conflits, (26-27).
Anderson, M., & Bort, E. (Eds.). (1998). The frontiers of Europe. A&C Black.
Jones-Correa, M. (2002). Border Games : Policing the US Mexico Divide.
Andreas, P., & Snyder, T. (Eds.). (2000). The wall around the West: State borders and immigration controls in North America and Europe. Rowman & Littlefield.
Bigo, D. (1996). Polices en réseaux. L’expérience européenne. Presses de Sciences Po.
Bigo, D., & Guild, E. (Eds.). (2005). Controlling frontiers: Free movement into and within Europe. Ashgate Publishing, Ltd.
Böcker, A., & Havinga, T. (1998). Asylum migration to the European Union: Patterns of origin and destination. Luxembourg : Office for official publications of the European Communities.
Infantino, F. (2019). Schengen visa implementation and transnational policymaking: Bordering Europe. Springer.
Martiniello, M. (2001). La nouvelle Europe migratoire. Pour une politique proactive de l’immigration. Quartiers Libres.
Massey, D. (ed.), Worlds in Motion, Oxford, Oxford University Press, 2005
Neuman, G. L. (1995). Anomalous zones. Stan. L. Rev., 48, 1197.
Sassen, S. (1996). Losing control?: sovereignty in the age of globalization. Columbia University Press.
[1]Rea, A. (2021). Sociologie de l’immigration. Paris : La Découverte.
[2]Lascoumes, P., & Le Galès, P. (2018). Sociologie de l’action publique-2e éd. Armand Colin.
[3]Guiraudon, V. (2008). Chapitre 6 : Les politiques de gestion des frontières et de l’immigration. Dans : Olivier Borraz éd., Politiques publiques 1: La France dans la gouvernance européenne (pp. 173-194). Paris: Presses de Sciences Po. https://doi.org/10.3917/scpo.borra.2008.01.0173″
[4]Rea, A. (2021). Sociologie de l’immigration. Paris: La Découverte.
[5]Ibid
[6]Ibid
[7]Le 26 mars 1995, les Accords de Schengen fixent comme objectif l’abolition des contrôles systématiques aux frontières intérieures.
[8]Amilhat-Szary, A. L. (2015). Qu’est-ce qu’une frontière aujourd’hui?. Presses universitaires de France.
[9]Guiraudon, V. (2008). Chapitre 6 : Les politiques de gestion des frontières et de l’immigration. Dans : Olivier Borraz éd., Politiques publiques 1: La France dans la gouvernance européenne (pp. 173-194). Paris: Presses de Sciences Po.
[10]https://www.nbb.be/fr/articles/limpact-economique-de-limmigration-en-belgique 04 novembre 2020
[11]https://www.histoire-immigration.fr/questions-contemporaines/economie-et-immigration/l-immigration-peut-elle-ralentir-le-vieillissement
[12]Héran, F. (2007). Le temps des immigrés. Essai sur le destin de la population française. Lectures, Les livres.
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Pour citer cet article :
Tribune libre #15 Comment écrire l’éducation populaire en 2025 ? Matière à penser : La politique des contrôles des frontières permettra-t-elle de contenir les mobilités et les migrations ? André Decamp. André Decamp, Regards sur le travail social, 12 mai 2025. https://andredecamp.fr/2025/05/12/tribune-libre-15-comment-ecrire-leducation-populaire-en-2025/
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Tribune libre #14 Comment écrire l’éducation populaire en 2025 ?

Des transformations de société à la transformation sociale et politique : quelles places et fonctions des communs et de l’économie sociale et solidaire ?
Par Christian Maurel1
Cet article est une republication d’une contribution originale de Christian Maurel au cours de la Session 5 : vendredi 27 mai 9h30-11h de l’ Atelier 5.4. « Communs, ESS et enjeux méthodologiques », issu de la XVIe Rencontres Inter-universitaires de l’Économie Sociale et Solidaire – RIUESS – Montpellier, 25.27 mai 2016.
Résumé :
Les pratiques d’Économie Sociale et Solidaire, associées à une utilisation collaborative des NTIC et à un retour du commun comme principe instituant, portent en germe une transformation sociale et politique dont les femmes et les hommes de toutes conditions sont appelés à être les auteurs et les acteurs.
Et si ce processus inédit dans l’histoire de l’humanité avait cette triple vertu indispensable à toute révolution, de modifier profondément les rapports socio-économiques, de dessiner les contours d’un nouvel imaginaire social et de contribuer à la nécessaire éducation populaire politique conduisant les individus à penser et à construire collectivement un nouveau devenir ?
À une condition essentielle : que la mondialisation libérale ne parvienne pas à désarmer et à annihiler ce qui la contredit. Un combat est engagé entre les tenants du tout marché comme « fin de l’Histoire » et ceux qui aspirent à en écrire une nouvelle page.
Mots clés : transformation, imaginaire social, éducation populaire, communs, révolution.
Le développement fulgurant des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication modifie en permanence les rapports de travail, les rapports au travail, les rapports entre temps libre et temps de travail, les rapports aux savoirs, les rapports pédagogiques, familiaux, interindividuels, de soi à soi… Comment ces transformations de société, de l’économique à l’intime, ouvrent-elles des perspectives de transformation sociale dans lesquelles les femmes et les hommes de toutes conditions cherchent à s’émanciper de ce qui les contraint pour écrire une nouvelle page de leur histoire ?
Dans le domaine économique, la construction de communs échappant à la propriété privée individuelle et à la propriété publique, dont l’économie sociale et solidaire est la forme la plus élaborée, n’est-elle pas en train, au moment au nous parlons, de remettre en cause les rapports de production, de consommation et de propriété hérités du capitalisme industriel ? Alors que le libéralisme économique semble devoir régner sans partage sur la planète, les bouleversements en cours « qu’on peut constater d’une manière scientifiquement rigoureuse »[1]— et c’est un des enjeux de ce colloque — ne s’apparentent-ils pas à une forme de « révolution sociale » [2]qui en appelle d’autres (juridiques, politiques, culturelles, éducatives…) dans lesquelles les hommes prendraient réellement conscience de ces bouleversements et s’engageraient dans leur dépassement ?
Nous mesurons bien la difficulté d’esquisser et de mettre en discussion un modèle explicatif permettant de mieux appréhender les modes actuels d’organisation et surtout de transformation d’un monde de plus en plus globalisé et soumis aux bouleversements générés, souvent de manière contradictoire, par un développement scientifique et technologique fulgurant, par une économie de marché de plus en plus prégnante, mais aussi par des aspirations fortes et de plus en plus massives à une économie collaborative et à une société du partage, sans oublier l’affaiblissement des États dits « démocratiques » et les modes nouveaux de mobilisation, de résistance et de lutte qui s’organisent en réseau.
Commençons par une préoccupation de langage : il ne faut pas confondre les transformations de société (expression toujours au pluriel) dans lesquelles les hommes sont pris — qu’ils en profitent, au moins momentanément, ou qu’ils les subissent, souvent pour longtemps — et la transformation sociale et politique (expression généralement au singulier) dans laquelle les hommes s’engagent individuellement et collectivement dans la modification de rapports sociaux, juridiques et politiques qu’ils jugent inacceptables. Les transformations de société (aujourd’hui, le redéploiement des inégalités, les crises à répétition, le chômage de masse mais aussi l’expérimentation de manières nouvelles de produire, de se nourrir, d’habiter…) ne conduisent pas mécaniquement à la transformation sociale et politique (nouveaux droits et régimes de propriété, nouvelles institutions politiques, réorganisation des pouvoirs de décision et de gestion…). Pour que l’on puisse parler de transformation sociale et politique, il est besoin de l’intelligence, de l’imaginaire et de l’engagement de femmes et d’hommes qui y ont intérêt.
Ainsi, sommes-nous conduits à adopter une position de principe qui, jusqu’à preuve du contraire, nous parait juste : les hommes qui sont les « produits » de l’Histoire sont, en même temps, les seuls à pouvoir faire l’Histoire. Il s’agit alors de voir et de comprendre comment les hommes et les femmes peuvent être amenés à prendre appui sur les transformations de société de tous ordres (technico-scientifiques, économiques, sociales…) pour s’engager dans les transformations sociales et politiques qu’ils jugent nécessaires, par des pratiques intellectuelles, culturelles, idéologiques, d’éducation mutuelle… porteuses de prises de conscience, d’émancipation et de capacités à agir nouvelles.
Ces précautions essentielles ramenées à la question des communs et de l’Économie Sociale et Solidaire ouvrent sur quelques remarques et propositions :
L’Économie Sociale et Solidaire, tant dans ses formes actuelles qu’au moment du mouvement ouvrier émergeant au 19e siècle, apparait comme autant de modes de production, de consommation et de gestion contradictoires avec « le libéralisme d’un marché autorégulateur » et le développement d’une « société de marché » [3]pour lesquels tout, y compris les services publics, doit se penser en termes de productivité, de performance et de profit. Et ce n’est pas un hasard si l’Économie Sociale et Solidaire ainsi qu’une philosophie et une sociologie des communs connaissent, aujourd’hui, un développement remarqué au moment où, comme au 19e siècle, l’économie se « désencastre de la société » [4]et tente d’imposer sa loi sur tous les domaines de l’activité humaine (santé, culture, recherche, éducation, création artistique…). En effet, c’est bien parce que l’économie de marché et sa financiarisation sont difficilement contrôlables que les individus et le corps social réagissent de deux manières contradictoires : le repli sectaire, communautariste et nationaliste ou, au contraire, l’engagement dans la construction de communs et dans des pratiques coopératives et solidaires.
Ainsi, dans cette période où le nouveau peine à naitre et « que s’ouvre devant nous une longue période de convulsions, d’affrontements et de bouleversements » [5], une sorte de course poursuite est engagée entre deux scénarii : l’un catastrophique, celui du règne de la violence et des oppressions de toutes sortes ; l’autre, celui de la construction de rapports économiques, sociaux et politiques plus égalitaires et résolument démocratiques.
Comme nous le montrent certains phénomènes actuels (d’un côté la violence organisée, de l’autre le développement de coopérations solidaires), les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication peuvent servir les deux scénarii. Les savoirs et les techniques ne sont jamais neutres notamment dans les périodes de bouleversement social. Dans le même temps et à la différence des précédentes révolutions technologiques (la vapeur, l’électricité, le pétrole…), la révolution actuelle est, tout à la fois et dans le même mouvement, économique, sociale, politique et culturelle. Elle ne concerne pas d’abord les rapports économiques de production avant de gagner un peu plus tard et progressivement les autres champs de l’activité humaine et les autres rapports sociaux (politiques, culturels, interpersonnels, cognitifs…). Les individus, les groupes sociaux et les sociétés se trouvent confrontés d’emblée à des bouleversements inédits et de tous ordres, qui touchent au travail, à la vie quotidienne voire à l’intimité de chacun.
Ainsi s’agit-il de bien mesurer pourquoi et comment avec le support des nouvelles technologies et dans les différentes formes d’économie sociale et de pratiques solidaires (SCOP, Mutuelles, associations, ONG, mouvements sociaux), se construit patiemment mais résolument, au quotidien et en situation, un « imaginaire social » [6]pouvant jeter les bases d’un « social-historique »[7] nouveau construit autour de communs, de valeurs, de significations, de savoirs, de pratiques de coopération et de démocratie réelle. Seul un tel imaginaire social peut nous permettre de combattre cette « montée de l’insignifiance » [8]du tout marchand et, tout à la fois, cette prolifération d’imaginaires fermés, sectaires, ségrégationnistes, nationalistes et fondamentalistes pour lesquels rien n’est discutable et qui très souvent ne connaissent que la violence.
Si on veut que cette complexité soit plus lucidement appréhendée et que les enjeux puissent être compris par ceux qui ont intérêt à la transformation sociale et politique d’un monde qui ne peut rester longtemps en l’état, nous préconisons, à la lumière d’autres moments de l’Histoire (les Cahiers de doléances de 1789, la naissance du mouvement ouvrier, l’affaire Dreyfus, la Libération…), le soutien, la reconnaissance publique et la mise en œuvre d’initiatives et de démarches d’éducation populaire politique. Cette éducation populaire politique qui ferait le choix de la construction mutuelle des savoirs et des expériences plutôt que celui de la leçon faite au peuple, a clairement deux formes complémentaires, l’une « organique » faisant corps avec le mouvement social lui-même (et à ce titre, la construction de communs et l’économie sociale et solidaire sont des espaces d’éducation populaire mutuelle), l’autre que nous qualifions de « propédeutique » parce que préparatoire à l’engagement social et politique, ce qui doit être la mission des associations, mouvements et fédérations « agréés d’éducation populaire ».
C’est à cette seule condition que les individus et les groupes sociaux pourront se donner collectivement les formes juridiques, philosophiques, scientifiques, artistiques, pédagogiques, leur permettant de prendre conscience des contradictions, des bouleversements et des crises qu’ils subissent pour les conduire à leur résolution et à leur dépassement, et ainsi s’engager dans un parcours d’émancipation. Les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication par le partage des savoirs et des expériences qu’elles permettent, ainsi que les pratiques d’Économie Sociale et Solidaire et de construction des communs, doivent favoriser cette éducation populaire politique et mutuelle porteuse d’un nouvel imaginaire social. Ainsi, nouvelles technologies et économies solidaires peuvent trouver leur place et leur rôle à la fois dans les transformations de société par la remise en cause d’un système socio-économique néfaste à brève échéance pour l’Humanité, et dans les engagements individuels et collectifs de transformation sociale visant à construire un nouveau devenir.
Ces deux dimensions — les transformations de société et la transformation sociale et politique — doivent nous conduire à repenser les relations entre les intellectuels et le peuple qui marquent à la fois — et ce n’est pas un hasard — l’histoire du mouvement social et celle de l’éducation populaire. Il s’agit de dessiner une nouvelle figure de l’intellectuel qui ne se limite pas à la critique, y compris la plus radicale de la réalité du monde, même si cette dernière est nécessaire. Nous appelons de nos vœux l’engagement de deux nouveaux types d’intellectuels qui ne se situeraient pas en position de surplomb mais adopteraient une posture qui est celle d’être d’aplomb avec le réel et avec les gens qui y vivent. Le premier type est celui de l’intellectuel « praxéologue » qui se donne pour mission d’identifier, de décrire et d’analyser les pratiques de transformation sociale et politique et d’en socialiser les savoirs de la pratique dans le but d’en faire un bien commun. Ainsi, il n’y a pas que l’économie qui peut être sociale et solidaire. Les savoirs sociaux et d’expérience doivent également le devenir si l’on veut que se construise une intelligence collective d’un nouveau projet de société réellement partagé. Un nouveau dispositif à trois pieds pourrait alors se mettre en place, associant les expériences de transformation sociale et politique aussi modestes soient-elles (on pense à ce « million de révolutions tranquilles » [9]dont parle Bénédicte Manier), les apports cognitifs des intellectuels praxéologues, les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication à l’image, par exemple, du site « Éducation populaire et transformation sociale » que nous sommes quelques-uns à animer.
Mais il y a un autre type d’intellectuel complémentaire du précédent et qui aurait toute sa place dans les processus de transformation sociale et politique. On a encore bien du mal à le définir. Nous hésitons entre « intellectuel opérationnel », « intellectuel citoyen », « intellectuel ou chercheur en résidence ». En 2006, Pierre Rosanvallon en donnait déjà une approche assez précise quand il parlait de « l’intellectuel impliqué, chercheur associé à la société civile, celui qui produit à la fois l’outil et la critique »[10]. Cette approche qui, avec l’expérience, devrait connaitre des évolutions, nous fait penser, par exemple, à Miguel Benasayag accompagnant les travaux de l’Université Populaire-Laboratoire Social de la Maison des Jeunes et de la Culture de Ris-Orangis en banlieue parisienne ou encore au sociologue clinicien du travail, Pierre Roche, engagé dans des parcours d’émancipation et de « subjectivation » [11] impliquant des conducteurs de train, des aides-soignantes, des femmes en formation et en recherche d’emploi, des éducateurs spécialisés confrontés à des jeunes impliqués dans l’économie parallèle de la drogue.
Il est nécessaire et urgent que l’Économie Sociale et Solidaire ne soit pas considérée comme un mode de gouvernance parmi d’autres (privée, publique) — que donc on ne la banalise pas — mais que pour les acteurs eux-mêmes elle fasse sens et mouvement social au service de la construction de ce que Jacques Rancière appelle une « subjectivation collective » ouvrant sur une nouvelle histoire. La crainte existe toujours que l’Économie Sociale et Solidaire ne soit conduite, dans un rapport de force qui ne lui est pas encore favorable, à adopter les langages et les modes de « gouvernance » du libéralisme économique, ce qui lui ferait perdre sa portée sociale et politique de contestation et de transformation. En revanche, c’est précisément l’adoption du commun comme principe régulateur et une utilisation fermement collaborative des nouvelles technologies qui peuvent en faire une « praxis instituante » [12]consciente de sa portée politique, préparatoire à « ce moment d’accélération, d’intensification et de collectivisation » [13]que Pierre Dardot et Christian Laval nomment tout simplement « révolution » et que Castoriadis décrivait comme « l’autotransformation de la société dans un temps bref »[14].
Autrement dit et pour faire court, comment ces trois révolutions en cascade (technologique, sociale et politique) peuvent-elles ouvrir une nouvelle perspective à une humanité prise dans un monde de convulsions morbides et d’affrontements violents ? La révolution ne se décrète pas. Un long travail préalable est indispensable. Une Économie Sociale et Solidaire bien pensée et surtout bien conduite peut alors s’imposer comme un espace et un moment essentiels et incontournables de ce travail.
Références bibliographiques.
- Dardot P. et Laval C. (2014), Commun. Essai sur la révolution au 21e siècle, Paris, Éditions La Découverte.
- Castoriadis C. (1975), L’institution imaginaire de la société, Paris, Éditions du Seuil.
- Castoriadis C. (1996), La montée de l’insignifiance. Les carrefours du labyrinthe IV, Paris, Éditions du Seuil.
- Gaulejac (de) V., Hanique F. et Roche P. (2007), La sociologie clinique. Enjeux théoriques et méthodologiques, Ramonville Saint-Agne, Éditions Erès.
- Manier B. (2012), Un million de révolutions tranquilles, Paris, Éditions Les Liens qui Libèrent.
- Marx K. (1972), Contribution à la critique de l’économie politique, Paris, Éditions Sociales. Polanyi K. (1983), La grande transformation, Paris, Éditions Gallimard.
[1] K. Marx : Contribution à la critique de l’économie politique (Préface), p. 4.
[2] Ibid., p.4.
[3] K. Polanyi, La grande transformation.
[4] Ibid.
[5] P. Dardot et C. Laval, Commun. Essai sur la révolution au 21e siècle, p. 569.
[6] C. Castoriadis, L’institution imaginaire de la société.
[7] Ibid.
[8] C. Castoriadis, La montée de l’insignifiance.
[9] B. Manier, Un million de révolutions tranquilles.
[10] P. Rosanvallon, Le Monde du 20 Mai 2006.
[11] P. Roche, La sociologie clinique.
[12] P. Dardot et C. Laval, Commun. Essai sur la révolution au 21e siècle, p. 575 et suivantes.
[13] Ibid., p. 575.
[14] C. Castoriadis, entretien avec François Dosse, 24 novembre 1987, cité par P. Dardot et C. Laval, Commun. Essai sur la révolution au 21e siècle, p. 575.- Christian Maurel, sociologue de la culture et de l’éducation populaire “politique”, ancien directeur de MJC puis délégué de la Fédération Française des MJC en région “Méditerranée”, ancien professeur associé à l’Université de Provence (Aix-Marseille I), ancien président du Fonds de Solidarité et de Promotion de la Vie Associative en PACA. ↩︎
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Pour citer cet article :
Tribune libre #14 Comment écrire l’éducation populaire en 2025 ? Des transformations de société à la transformation sociale et politique : quelles places et fonctions des communs et de l’économie sociale et solidaire ? Christian Maurel. André Decamp, Regards sur le travail social, 23 avril 2025. https://andredecamp.fr/2025/04/23/tribune-libre-14-comment-ecrire-leducation-populaire-en-2025-2/
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Tribune libre #13 Comment écrire l’éducation populaire en 2024 ?

Les centres d’éducation populaire en Haïti : entre le maintien de l’identité et le défi de préserver des lieux d’expérimentation
Par Wisvel Mondélice1
« C’est en vivant – peu importent les faux pas et les incohérences, l’important étant d’être disposé à les surmonter – que je contribue à créer l’école joyeuse, à forger l’école heureuse, l’école qui est aventure, qui avance, qui n’a pas peur du risque et qui pour cette raison même se refuse à l’immobilisme, l’école au sein de laquelle on réfléchit, dans laquelle on agit, dans laquelle on crée, dans laquelle on parle, dans laquelle on aime, l’école, vous le devinez, qui dit « oui » à la vie avec passion. Et non pas l’école qui lasse et qui me lasse. »
Paulo FreireIntroduction
Certaines valeurs et pratiques véhiculées au sein des classes populaires en Haïti ont précédé la notion d’éducation populaire ayant pris son élan à la fin du XIXème siècle. Diverses courroies ont favorisé cette transmission : le vaudou, les musiques traditionnelles, les contes oraux, les devinettes, etc. La mise en place des centres d’éducation populaire à partir des années 1970 dans le pays a institutionnalisé les pratiques visant à une prise de conscience collective des classes populaires de certains enjeux, mais également au changement de leurs conditions de vie. Les Communautés ecclésiales de base (CEB)[1] appelées Ti Kominote Legliz (TKL) en créole haïtien, ayant été développées surtout à partir de 1979 (Corten, 2000 : 65), se révèlent un moment important dans le processus de la création de ces centres, lesquels se sont multipliés à partir de ce moment.
En agréant la demande qui nous a été faite de contribuer à cette Tribune libre, nous ne faisons que mettre en relief des pistes de réflexion sur l’éducation populaire en Haïti, en prenant certainement en compte le contexte d’évolution des institutions qui s’en revendiquent.
Vu « la contrainte éditoriale » de cette demande, nous faisons l’économie de trois aspects : l’historique de l’éducation populaire hors d’Haïti, la théorie de l’éducation populaire et les conceptions[2] des acteurs de ce mouvement en Haïti. Nous nous focalisons de préférence sur d’autres éléments concernant cette dynamique dans le pays, en considérant le cas de deux centres : Sosyete animasyon ak kominikasyon sosyal (SAKS)[3] et l’Institut culturel Karl Lévêque (ICKL). Il s’agira, au-delà de leur présentation, de mettre l’emphase sur leurs réalisations en lien avec notre objectif et les difficultés rencontrées. D’abord, faisons un coup d’œil sur l’origine et l’évolution de ce mouvement dans le pays.
Origine et évolution de l’éducation populaire en Haïti
Le début de l’éducation populaire dans le pays date des années 1970, surtout avec la naissance des centres de pastorale sociale[4] dans l’Église catholique (Joint, 1996 : 31-32). En voici la liste présentée par l’auteur : Développement communautaire des chrétiens haïtiens (DCCH) en 1971, Institut de développement et d’éducation des adultes (IDEA) en 1973, Centre « EMMAUS » en 1972, Institut technique d’animation (ITECA) en 1976, Projet régional pour le développement (PRED), Centre de « MADIAN » en 1976, Centre de « SALAGNAC » en 1973. Parallèlement à ces institutions, des instances informelles d’éducation populaire se sont formées ou développées selon le même modèle et la même approche (Ibid.).
D’autres institutions qui se revendiquent de l’éducation populaire ont vu le jour au fil des années, parmi lesquelles : Institut culturel Karl Lévêque (ICKL) en 1989, Centre œcuménique de développement et d’éducation populaire (CEDEP) en 1990, Sosyete animasyon ak kominikasyon sosyal (SAKS) en 1992, Platfòm ayisyen k ap plede pou yon devlopman altènatif (PAPDA)[5] en 1995.
Dans le contexte répressif de la dictature des Duvalier[6], les centres d’éducation populaire « ont favorisé discrètement un processus de conscientisation et d’organisation » (Ibid.). Outre la conscientisation servant de base à l’ensemble de leurs actions, ceux créés à la chute du régime interviennent sur des axes définis en fonction des enjeux et thématiques prioritaires du nouveau contexte, des compétences académiques et politiques de leurs fondateurs/fondatrices ou des vœux exprimés par des organisations partenaires de terrain. Démocratie, participation citoyenne, changement climatique, agroécologie, souveraineté alimentaire, droits humains, redditions de compte et luttes contre la corruption et l’impunité, économie sociale et solidaire (ESS), réseautage organisationnel et mobilisations populaires, droit à la communication, sont quelques enjeux et thématiques de travail des centres d’éducation populaire aujourd’hui. Les deux prochaines parties de ce travail sont consacrées à deux centres distincts : Sosyete animasyon ak kominikasyon sosyal (SAKS)[7] et l’Institut culturel Karl Lévêque (ICKL).
Le cas de Sosyete animasyon ak kominikasyon sosyal (SAKS)
Créée le 28 octobre 1992, journée de la commémoration internationale de la langue et de la culture créoles, cette fondation se donne pour mission « d’accompagner la lutte du peuple haïtien pour le changement social ». Sa contribution dans le champ de l’éducation populaire se fait par la communication, dont elle fait la promotion comme un droit fondamental, en aidant les secteurs populaires et progressistes à s’approprier les outils.
SAKS poursuit les objectifs suivants : – promouvoir la communication comme outil d’éducation et de conscientisation ; – promouvoir la communication comme un droit fondamental ; – permettre aux organisations populaires, aux ONG, aux institutions sociales d’acquérir une formation théorique et technique en matière de communication sociale ; – permettre aux organisations de base de s’approprier les outils de communication, au profit de l’éducation des masses et de la lutte.
Les radios communautaires constituent le principal lieu d’intervention de SAKS et la formation, son activité-phare. Chez SAKS, la radio communautaire s’étend à une catégorie « incluant les radios populaires[8], mais celles qui sont au service de la communauté, en général » (Estéus, 2013 : 42). Ces radios se positionnent dans le camp populaire, en servant les intérêts des gens les plus défavorisés… (Ibid. : 43).
Depuis son existence, SAKS participe à la mise en place des radios communautaires dans les 10 départements du pays, comme moyen de construire une alternative de communication en harmonie avec le droit à l’information. L’histoire de cette institution est essentiellement liée à l’émergence et au développement de ces radios en Haïti (Ibid. : 38). Elle réalise des sessions de formation, à la fois technique et idéologique, pour des membres d’organisation voulant créer une radio communautaire ou sur demande d’une radio déjà créée.
Selon le manuel de formation de SAKS (2006 : 50), la radio communautaire [populaire] est définie à partir d’une série de critères[9], tels que : – un outil de communication populaire entre les mains des masses populaires – une radio favorisant la participation de la population – un instrument de lutte pour la libération des masses populaires et le changement de la société – une radio pour le renforcement de la culture populaire – une radio qui porte les revendications des masses populaires – une radio pour la prévention. Elle est gérée par une ou plusieurs organisations populaires, son fonctionnement est assuré par les membres de la population et elle est au service de celle-ci. L’éducation populaire dans les radios communautaires est donc un pas dans la longue marche des masses populaires pour parvenir à une autre société[10] (Reyneld, 1998 : 9).
La première expérience de radio communautaire haïtienne date de 1990. Il s’agit de Radyo Bwakayiman (Radio Bois-Caïman), située à Mare-Rouge, au Môle Saint Nicolas (Département du Nord-Ouest). Au début, cette radio n’avait pas pour mission d’être une radio d’expression communautaire à proprement dit. En ce sens, il y a lieu de considérer que les radios communautaires haïtiennes populaires naissent sous la période du coup d’État contre le président Jean-Bertrand Aristide[11], en 1992, lorsque SAKS se lançait avec deux radios. Leur création s’inscrit dans une démarche mondiale où des gens et des organisations, en proie à toutes sortes de difficultés, se servent des médias pour défendre les droits des classes populaires. En 1994, SAKS réalisait des formations pour 4 autres radios. En 2012, un réseau de plus de 40 radios communautaires et populaires, situées dans les 10 départements géographiques du pays, en particulier dans les sections communales, bénéficiait de son accompagnement. Ceci implique des séances de formation, des supports techniques et d’émissions[12] radiophoniques régulières. En 2024, le réseau de diffusion de SAKS renferme 53 radios communautaires.
Le cas de l’Institut culturel Karl Lévêque (ICKL)
Un extrait de la présentation de l’ICKL, disponible sur son site[13], mentionne les données suivantes exposées dans les deux prochains paragraphes. Ensuite, d’autres sont collectées à partir d’un questionnaire que nous avons soumis à Képler Aurélien, le coordonnateur du programme Recherche, innovation et systématisation de l’institut.
Créé en juillet 1989, l’Institut culturel Karl Lévêque se définit comme un centre d’intervention sociale et de recherche-action en éducation populaire qui entend apporter sa contribution aux luttes de libération des couches populaires de la société haïtienne. Il veut en effet : – encourager la réflexion critique continue sur les pratiques des mouvements sociaux et populaires – accompagner les communautés locales et les organisations des mouvements sociaux et populaires dans l’élaboration des solutions aux problèmes conjoncturels et structurels.
L’ICKL conçoit toutes ses activités dans une perspective d’éducation populaire. Son approche d’éducation populaire s’inscrit dans une vision large axée tant sur un travail de conscientisation autour des mécanismes d’exploitation et de domination que sur un accompagnement dans la création et la gestion d’alternatives socioéconomiques, dans une perspective d’économie sociale et solidaire. Ce dernier aspect offre aux communautés et aux groupes de base à la fois des moyens de subsistance et des micro-espaces d’expérimentation d’un projet de société fondé sur la gestion participative et la propriété collective des moyens de production et d’échange. Au début, les activités de l’institut auprès de ses partenaires de terrain[14] portaient sur la formation et le plaidoyer. Depuis une vingtaine d’années, l’économie sociale et solidaire fait partie de ses thématiques prioritaires.
Il y a plus de 20 ans, l’ICKL co-organise annuellement une université populaire de concert avec certains partenaires haïtiens que sont ITECA (Institut de technologie et d’animation), PAPDA (Platfòm ayisyen k ap plede pou yon devlopman altènatif[15]), PAJ (Programme pour une alternative de justice), SOFA (Solidarite fanm Ayisyèn[16]) et SAKS (Sosyete animasyon ak kominikasyon sosyal[17]). Il s’agit d’un espace de formation, de co-construction de savoirs et de pistes d’actions collectives entre des membres d’associations populaires urbaines, paysannes, syndicales, étudiantes, féministes, des enseignants/es-chercheurs/es, des intervenants/es sociaux/sociales. Sur les dix dernières années, l’université populaire s’est déroulée sur l’économie sociale et solidaire et la participation politique des mouvements sociaux et populaires. Cet espace de travail collectif a permis de construire une mémoire des expériences de ces mouvements.
Par ailleurs, l’institut accompagne des associations paysannes partenaires dans un travail de réseautage, la formation ainsi que la création et le développement d’entreprises sociales. Il offre un accompagnement pédagogique et financier à des écoles communautaires. Il appuie les directions de ces écoles dans un travail d’ancrage communautaire.
L’institut s’engage aussi dans la systématisation des expériences réalisées par ses partenaires de terrain et de ses propres expériences.
L’ICKL entame, depuis octobre 2024, un processus d’appui à l’organisation et à la protection des travailleuses domestiques qui sont très exposées à des abus favorisés par le caractère informel de leur emploi et leur isolement.
Les interventions de l’ICKL ont contribué à la vulgarisation de la philosophie et des pratiques de l’économie sociale et solidaire en Haïti. Elles ont contribué également au développement du pouvoir d’agir de certaines associations, tant en termes de capacité d’analyse et de mobilisation que sur le plan financier. Sur les cinq dernières années, les productions de l’institut et les espaces de débats qu’il a organisés ont réussi à mettre en relief les limites en matière d’efficacité d’un long travail d’éducation populaire réalisé dans le pays surtout à partir de 1986 et à poser la nécessité d’en renouveler l’approche.
Des défis de l’éducation populaire en Haïti à travers les expériences de SAKS et de l’ICKL
Les centres d’éducation populaire haïtiens éprouvent d’énormes difficultés à pérenniser des espaces d’expérimentation. Ils évoluent entre l’effort de maintenir leur identité[18] et les multiples contraintes auxquelles ils sont exposés. Dans cette section, nous essayons de mettre en exergue quelques défis rencontrés par SAKS et l’ICKL lors de leurs interventions.
SAKS et les radios communautaires face à des inquiétudes prononcées
Dans l’avant-propos de L’expérience des radios communautaires en Haïti, un ouvrage publié à l’occasion des 20 ans de SAKS, Estéus (p. 8) note que « l’institution a vécu des moments difficiles, ponctués par des pressions politiques venues de différents régimes autoritaires, par le manque de ressources financières et parfois par l’incompréhension ». Du haut de ses 32 ans de création, SAKS se débat encore au cœur des difficultés, les radios communautaires également. Jacquelin Soliman, responsable de SAKS, sans préciser la nature de ces difficultés, fait remarquer que l’institution envisage de mettre en place une activité d’économie sociale et solidaire entre les organisations créant les radios et l’administration de celles-ci. Estimant que la liberté d’action de SAKS est fondée sur son autonomie politique et financière, il appelle à une mobilisation et une utilisation efficace de « nos ressources » pour contrecarrer « nos adversaires ». Ainsi, nous nous rendons compte que les défis politiques et financiers soulignés par Estéus 12 ans plus tôt sont avérés et demeurent.
En ce qui concerne les radios communautaires elles-mêmes, les difficultés confrontées par les organisations qui les ont créées et qui les administrent affectent gravement leur fonctionnement. Aussi, ces difficultés nuisent au renouvellement de l’équipe assurant leur gestion ; ce qui, par conséquent, va à l’encontre du critère de participation au sein des radios communautaires. De plus, sur 53 radios communautaires membres du réseau de diffusion de SAKS, seulement 22 fonctionnent normalement.
Soliman résume de la manière suivante ses constats sur les radios communautaires en Haïti : dégradation de l’idéologie, non-renouvellement de l’administration, graves problèmes économiques et manque d’inventivité en termes de création des moyens de subsistance, faible pourcentage d’émissions éducatives (65% étant le niveau souhaité), lien faible avec les communautés concernées, manque d’entretien et de réparation des équipements.
En outre, les radios communautaires haïtiennes ne jouissent pas encore de reconnaissance légale. En effet, l’article 49 du Décret accordant à l’État le monopole des services de télécommunications[19] reconnait 3 catégories de radiodiffusion nationale : 1) la radiodiffusion d’État ; 2) les radiodiffusions privées (celles à caractère publicitaire et commercial, et celles à caractère culturel et religieux) ; 3) la radiodiffusion visuelle (la Télévision). Ce décret ne mentionne pas les radios communautaires. Par conséquent, elles ne sont pas protégées. Dans ce cas, elles peuvent subir à tout moment des menaces visant à les empêcher de diffuser les émissions d’analyses et autres émissions parlées. Elles pourraient être aussi considérées comme des « radios à l’essai », ne pouvant diffuser que de la musique. Cela peut conduire également à leur instrumentalisation, voire leur extinction.
En ce sens, SAKS et avec d’autres partenaires nationaux et internationaux, ont initié, en 2007, un processus d’élaboration d’un avant-projet de loi sur la radiodiffusion communautaire, visant la démocratisation de la communication dans des conditions d’égalité et sans discrimination. Ces conditions exigées vont de leur reconnaissance légale à l’octroi des fréquences radioélectriques, en passant par l’établissement de garanties en vue de leur durabilité et pérennisation.
ICKL : le renouvellement des approches et pratiques pour relever les défis
Les actions de l’ICKL sont confrontées à des défis liés à l’écosystème de l’intervention sociale en Haïti. Cet écosystème est dominé par une logique de gestion de projets souvent limités au court terme et en quête d’extrants quantifiables et palpables. Dans un tel environnement, un travail de conscientisation de longue haleine trouve très peu d’écho. Par conséquent, l’ICKL peine à trouver des partenaires financiers pour ses actions. Par ailleurs, les acquis de ses interventions sont souvent bousculés par la logique du présentéisme véhiculée par des ONG quasi omniprésentes.
Face à ces défis, l’ICKL a dû renouveler son approche de l’éducation populaire : au travail de conscientisation, il faut des initiatives économiques capables d’adresser les besoins immédiats et d’offrir un espace d’expérimentation d’un projet de société alternatif. L’économie sociale et solidaire (ESS) constitue un terrain propice à une telle approche.
Eu égard à l’ESS, l’ICKL a accompagné le processus de création et de gestion de quatre boulangeries. Trois d’entre elles n’ont pas fait long feu et l’autre baisse en termes de productivité (conséquence du blocage des routes nationales, d’abord par des contestations sociales à la fin 2018 et tout au cours de 2019, puis par la violence des bandes armées à partir de 2020). « La mobilisation territoriale pour la souveraineté alimentaire », initiée en août 2024 à Marigot (département du sud-est d’Haïti), et s’inscrivant également dans la démarche d’économie sociale et solidaire, a été conçue pour éviter les ruptures de stock provoquées dans les boulangeries par le blocage des routes nationales, entre autres. Il convient d’attendre afin de mesurer son efficacité.
Par ailleurs, l’accompagnement que l’ICKL offre à des associations paysannes partenaires, dans le cadre d’un travail de réseautage, présente un autre défi à relever[20]. En effet, la plupart des réseaux sont très peu dynamiques en dehors des interventions de l’institut. Le pari d’autonomisation de ces réseaux est loin d’être gagné. Une systématisation d’expériences réalisée entre 2018 et 2020 a apporté des enseignements révélateurs sur cette dépendance des réseaux d’associations partenaires vis-à-vis de cette institution. L’un des enseignements majeurs est le caractère exogène de la démarche de construction des réseaux. Cette construction a été encouragée par l’ICKL sur la base d’un principe universaliste, « le rassemblement des acteurs et actrices d’intérêts communs contribue à les renforcer», mais non autour d’un enjeu mobilisateur qui serait identifié dans la communauté par les membres du réseau. Tandis qu’une meilleure appropriation de la démarche de réseautage a été constatée dans les rares communautés où ce genre d’enjeux existe.
Le renouvellement des approches et pratiques étant un travail permanent, pour tenter de gagner ce pari, l’institut se propose de s’engager davantage dans la conception et l’expérimentation de dispositifs d’intervention innovants, dans la systématisation des expériences passées et en cours, bref la recherche-action. Telle est l’avenue empruntée par l’ICKL en vue de s’engager dans un renouvellement permanent de son approche de l’éducation populaire.
Conclusion
Dans cet article, nous avons exposé certains renseignements sur l’éducation populaire en Haïti (son origine et son évolution). Aussi, nous y avons fait quelques considérations sur les expériences de deux centres d’éducation populaire (SAKS et ICKL). Ces centres jouent un rôle important dans le vécu des groupes d’acteurs et des communautés touchées par leurs interventions.
Il découle que malgré les efforts effectués afin d’évoluer dans un environnement parsemé de difficultés, avec le souci constant d’améliorer leurs pratiques, les centres d’éducation populaire peinent à pérenniser des lieux d’expérimentation. À ce niveau, les différents cycles de crise politique auxquels le pays est confronté, les contraintes financières, l’écosystème de l’intervention sociale dans le pays, la culture de dépendance, l’absence de protection de la part des structures étatiques, les aléas environnementaux… ne sont pas négligeables. Ceux-ci présentent des défis majeurs quant à la viabilité des initiatives mises en place et à leur efficacité. Par conséquent, tout en préservant ce qui constitue leur identité, les centres en question doivent continuer à œuvrer dans la perspective du changement des conditions de vie des exploités et opprimés, ce qui demeure plus que jamais nécessaire en Haïti. Vu les perspectives qu’ils définissent, nous nous rendons compte qu’ils en ont conscience.
Bibliographie et webographie
Conseil Pontifical “Justice et Paix » (2004). Compendium de la doctrine sociale de l’Église. Disponible sur : http://brunoleroyeducateur-ecrivain.hautetfort.com/media/01/01/1082163843.pdf (consulté le 7 novembre 2024).
CORTEN A. (2000). Diabolisation et mal politique: Haïti: misère, religion et politique. Montréal/Paris : Les Éditions du CIDIHCA/KARTHALA.
ESTÉUS S. (dir.) [2013]. L’expérience des radios communautaires en Haïti. Port-au-Prince.
DUVALIER J.-C. (1997). Décret accordant à l’État le monopole des services de télécommunications. Disponible sur : http://www.conatel.gouv.ht/sites/default/files/loitelecom.pdf (consulté le 9 novembre 2024).
Institut culturel Karl Lévêque (ICKL) (2020). Sistematizasyon eksperyans : Demach Ranfòsman Kominotè 2013-2017.
JOINT L. A. (1996). Éducation populaire en Haïti. Rapport des « Ti Kominote Legliz et des organisations populaires. Paris : L’Harmattan.
Sosyete Animasyon ak Kominikasyon Sosyal (SAKS) (2006). Manyèl fòmasyon.
REYNELD S. (1998). Edikasyon popilè nan radyo kominotè. Edisyon SAKS.
[1] Les Communautés ecclésiales de base (CEB) sont des cellules mises en place au sein de l’Église catholique à la fin des années 1950 et au début des années 1960 dans le nord-est du Brésil et dans le bidonville de Miguelito de Panama (Smith Christian cité par Corten, 2000 : 65).
[2] En ce sens, il y a lieu d’actualiser les travaux de Louis Auguste Joint (1996 : 37-44) et même d’aller plus loin. Dans son livre, « Éducation populaire en Haïti : Rapport des « Ti Kominote Legliz » et des organisations populaires », l’auteur présente les conceptions d’un ensemble d’animateurs impliqués dans la dynamique de l’éducation populaire dans le pays.
[3] En français, Société d’animation et de communication sociale.
[4] « La pastorale sociale est l’expression vivante et concrète d’une Église pleinement consciente de sa mission d’évangéliser les réalités sociales, économiques, culturelles et politiques du monde ». Cette définition est tirée du Compendium de la doctrine sociale de l’Église (2004 : 145), un document rédigé à la demande du pape Jean-Paul II, par le Conseil Pontifical “Justice et Paix”. À notre avis, ce document vise à présenter une autre image de l’église catholique qui ne serait pas indifférente aux problématiques contemporaines.
[5] En français, Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif.
[6] La dictature des Duvalier a été mise en place par François Duvalier arrivé au pouvoir en 1957, et poursuivi par son fils Jean-Claude Duvalier entre 1971 et 1986.
[7] En français, Société d’animation et de communication sociale.
[8] Pour SAKS, une radio populaire porte les revendications de la classe populaire, défend ses intérêts ; elle n’est pas ouverte aux partisans de la répression, aux classes dominantes, aux bandits, aux gens et organisations qui travaillent contre l’intérêt de la populaire.
[9] La traduction française de ces critères est de nous.
[10] La traduction française est de nous.
[11] Jean-Bertrand Aristide a été président de la République d’Haïti à deux reprises : 1991-1996 et 2001-2004. Son premier mandat a été perturbé par un coup d’État entre le 29 septembre 1991 et le 15 octobre 1994.
[12] SAKS produit une émission hebdomadaire baptisée « 4 Je Kontre » (en français : Entre 4 yeux). Au cours du mois d’octobre 2024, l’institution a accompagné les radios communautaires au lancement de l’émission « Magazin Kominotè Nou Pran Lapawòl » (en français : Magazine communautaire Nous avons la parole).
[13] Voir la présentation de l’ICKL sur son site https://www.icklhaiti.org/qui-sommes-nous-2/.
[14] La liste des organisations partenaires de l’ICKL est disponible sur : https://www.icklhaiti.org/nos-partenaires/.
[15] La traduction française est déjà réalisée dans ce document.
[16] En français : Solidarité des femmes haïtiennes.
[17] La traduction française est déjà réalisée dans ce document.
[18] Renvoyant à divers sens, la notion d’identité est utilisée dans ce travail comme ce à partir de quoi l’on est différent d’autrui ou qui nous rend semblables à d’autres. Cela étant, les centres d’éducation populaire en Haïti s’attachent à favoriser un processus de conscientisation et d’organisation des masses populaires.
[19] Le décret est disponible sur : http://www.conatel.gouv.ht/sites/default/files/loitelecom.pdf.
[20] Ce défi est identifié dans un document de systématisation d’expériences publié en 2020. Ce document est disponible sur : https://www.icklhaiti.org/2022/10/03/systematisation-dexperiences-renforcement-communautaire-axe-sur-laccompagnement-des-reseaux-dorganisations/.
- Wisvel Mondélice, communicateur social, réalise des expériences professionnelles depuis plus de trois ans à l’Institut culturel Karl Lévêque (ICKL), en tant que chargé de communication et animateur. Son compte Linkedin : https://linkedin.com/in/wisvel-mondelice-111991wm. Son compte instagram : https://www.instagram.com/wisvelmondelice/. ↩︎
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Pour citer cet article :
Tribune libre #13 Comment écrire l’éducation populaire en 2024 ? Les centres d’éducation populaire en Haïti : entre le maintien de l’identité et le défi de préserver des lieux d’expérimentation, Wisvel Mondélice. André Decamp, Regards sur le travail social, 9 décembre 2024. https://andredecamp.fr/2024/12/09/tribune-libre-13-comment-ecrire-leducation-populaire-en-2024/
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Tribune libre #12 Comment écrire l’éducation populaire en 2024 ?

Comment les acteurs de l’éducation populaire pourraient faciliter (accélérer) la transition des acteurs de l’économie sociale et coopérative ?
Par Georges Dhers1
Nous vivons actuellement une grave période de polycrise (comme le souligne Edgar Morin : pendant ce type de période toutes les organisations qu’elles soient publiques privées ou associatives doivent revoir leur copie, faire preuve de résilience et de créativité.
Les organisations de l’économie publique, de l’économie sociale et solidaire, de l’économie coopérative, et de l’éducation populaire aussi.
Dans ce texte je voudrais proposer quelques pistes pour enrichir leur travail simultané sur les territoires en se positionnant résolument sur l’axe transition des territoires.
Ces propositions sont le fruit de réflexions qui ont émergé lors des actions que j’ai pu mener conjointement avec la fédération Léo Lagrange Sud-Ouest et l’université Toulouse Capitole entre 2021 et 2024 et qui se prolongent actuellement avec l’université populaire Edgar Morin pour la métamorphose.
Trois années donc de coopération et de co-construction qui me permettent de formuler aujourd’hui quelques réflexions et quelques propositions.
Le récit :
En 2021 Pascal Roggero professeur de sociologie à l’Université Toulouse Capitole et moi-même avons été saisis à peu près en même temps par Claudine Pepet la responsable de l’antenne Léo Lagrange qui œuvrait sur la commune de Tournefeuille pour apporter nos conseils et nos idées par rapport à l’implication de l’association dans les dynamiques territoriales et plus concrètement sur une question précise : comment mobiliser les animateurs du périscolaire dans la création de lien social intergénérationnel local.
Pascal Roggero[1] en tant que sociologue positionné sur l’approche complexe Edgar Morin[2] (dont il est un ami personnel) a de suite proposé un cadre de réflexion qui amenait les cadres de l’association à élargir la vision de leur rôle au-delà des définitions de leur métier d’animateur périscolaire pour embrasser des problématiques sociétales plus larges.
En tant qu’expert des dynamiques de développement local et formateur d’animateur dans ce champ d’action j’ai saisi l’occasion pour proposer des formations qui permettraient aux animateurs Léo de toucher aussi les parents et grands-parents des enfants quelque soient leurs métiers et catégories socioprofessionnelles.
J’avais peu de temps pour le faire puisque les animateurs Léo travaillent dans un cadre horaire très précis lié au cycle entrée et sortie des enfants de la classe de cours : les formations que je leur ai dispensées étaient donc coincées entre 9 h 30 et 11 h 30 ou bien 14 h 30 et 16 h 30 ; je prenais les animateurs par groupes de dix et les emmenais à parler de leur parcours de vie et notamment de ce que les psychologues humanistes appellent « les motivations intrinsèques » c’est-à-dire les motivations qui viennent de l’intérieur, sont spécifiques à chacun, car très liées au parcours de vie et souvent même au parcours de résilience.
Ces groupes de parole que d’un commun accord on a appelés groupes d’émergence ont permis de faire émerger en deux ou trois séances des liens fort entre les passions, compétences et projets perso ou pro des uns et des autres.
Sur la base des liens repérés les animateurs ont alors pu constituer de petits groupes projets (trois à cinq personnes) qui se mettaient vite d’accord pour travailler ensemble sur un même projet d’animation, un même objectif commun, on pourrait même dire un commun.
Faisons ici une première petite parenthèse réflexive :
Les petits groupes constituent le champ d’expérimentation le plus favorable pour simultanément développer le potentiel de chacun, créer des synergies de groupe comme l’avaient démontré les psychologues humanistes Abraham Maslow[3], Carl Rogers[4], Donald Winnicot[5]…, et faire émerger des dynamiques de créativité collective comme l’ont montré Tod Lubbart [6]et Emmanuel Mounier[7] ; Edgar Morin parle à leur sujet « d’ingénieries du micro social ».
Sans ces dynamiques de groupe, il est clair qu’au niveau local sur un territoire donné très peu d’actions d’envergure peuvent émerger et donc très peu de liens nouveaux et d’activités nouvelles peuvent être créés.
À Tournefeuille l’expérience a montré que la plupart des animateurs qui ont été formés ont pu à leur tour animer des groupes d’émergence entre eux, mais aussi avec les enfants, et souvent même avec les parents ou grands-parents ; tous ont alors pu contribuer à l’animation du territoire tout en créant de nouvelles activités utiles aux personnes, en fonction des compétences et des besoins de chacun, selon le principe d’intermédiation : ainsi a été créé un studio d’enregistrement audiovisuel qui a permis aux jeunes d’animer plusieurs quartiers de la ville ainsi que tout un ensemble d’activités culturelles (festivals de musique et de théâtre, services aux personnes, circuits courts, maraichages bio…).
Il est clair comme dit Rob Hopkins[8] que sans ces petits groupes projets qui agissent et créent du lien et des activités utiles sur un territoire c’est le chacun pour soi qui règne, le statu quo, l’isolement, et tous les risques psychosociaux qui vont avec et qui touchent toutes les classes d’âge et tous les secteurs de la population (dépressions, addictions, violences, mal être et problèmes de santé…).
Il est clair aussi que toutes ces activités de bénévolat ne sont pas répertoriées ni valorisées par les acteurs publics de l’État et des collectivités territoriales alors que ce sont elles qui maintiennent la vie sociale, l’adoucissent et la rendent plus créative : sur ce point précis on voit bien que la démarche éducation populaire rejoint la démarche économie sociale et solidaire.
De plus si on met en réseau de coopératives les activités ainsi créées sur un territoire selon les principes de l’économie coopérative et si on applique les idées proposées par le philosophe brésilien Euclide Mance[9] pour que les coopératives de consommateurs achètent aux coopératives de producteurs qui sont situées sur le territoire alors on peut postuler que ce réseau de coopératives peut finir par créer le marché local et le rendre ainsi moins dépendant des marchés financiers.
Ainsi on peut envisager que l’éducation populaire, plus économie sociale et solidaire, plus économie coopérative peuvent se rejoindre, conjuguer leurs plus-values, et constituer une démocratie créative et une économie des liens.
Revenons un instant sur ces deux concepts :
Celui de démocratie créative tout d’abord construit en 2012 par le sociologue allemand Hans Joas qui postule que les hommes ne sont pas que des homo economicus mus uniquement par le calcul d’intérêt pour eux et leur clan ; ils sont aussi capables d’agir de façon désintéressée mus uniquement par leurs motivations intrinsèques (dont les psychologues Decci et Ryan[10] ont montré la force) et par le souci de réalisation (dont Abraham Maslow a montré le caractère déterminant pour orienter une vie).
Cette vision de l’activité économique avait été aussi soutenue par le prix Nobel d’économie Amartya Sen[11] qui dans ses ouvrages sur l’éthique économique a développé le concept de « capabilités » c’est-à-dire les capacités qu’a un individu pour réaliser ce qui lui tient à cœur et le rendre utile à d’autres.
Le concept d’économie des liens fait lui référence aux travaux des sociologues comme Marcel Mauss[12] et Alain Caillé[13] qui ont théorisé l’importance du don dans les relations humaines et notamment pour en augmenter la qualité et la durabilité, alors que la relation strictement marchande l’enferme et la réduit à une relation impersonnelle, froide, et sans lendemain.
Ces concepts et les pratiques qu’ils ont inspirés de par le monde ont permis à la journaliste française Bénédicte Manier[14] d’écrire un livre intitulé « Un million de révolutions tranquilles » où elle a pu montrer comment dans le monde entier aujourd’hui des petits groupes d’individus se rassemblent, unissent leurs forces et leur idéal, et créent de toutes pièces des activités utiles pour eux-mêmes, pour leur entourage et pour la planète.
Le réseau international des Villes en transition créé par Rob Hopkins[15] est un superbe exemple de ce type d’expérimentation ; souvent les acteurs de ce réseau commencent par créer des jardins partagés ou des fermes agroécologiques puis ils organisent des circuits courts qui finissent là aussi par créer un marché local de l’alimentation, non dépendant des grandes surfaces et donc des marchés financiers.
Une constante de toutes ces expérimentations c’est la capacité à aller vers l’autre et a créer avec lui quelques alliances qui vont permettre de mutualiser les idées, les envies, mais aussi les compétences et les moyens matériels : cette mutualisation est bien sûr la clef de leur succès comme cela a été aussi la clef du succès de nos ancêtres qui à la fin du XIXe siècle ont crée les coopératives et les mutuelles.
Ne faut-il pas aujourd’hui refaire démarrer cet effort de mutualisation et de coopération économique ?
Et pourquoi ne pas le coupler avec l’effort de modernisation des organisations de l’éducation populaire ?
Ces deux champs d’action de la solidarité et de la fraternité ne doivent-ils pas aujourd’hui se soutenir de façon réciproque et faire émerger de nouvelles façons de cohabiter, de produire, et consommer de façon plus responsable ?
Les Maisons de la solidarité et de la fraternité que nous allons faire émerger sur certains territoires avec le soutien des universités populaires Edgar Morin de Grenoble, Toulouse, Montpellier sont sans doute des tentatives pour aller dans ce sens et relier ces deux grands courants de pensée et d’action du socialisme contemporain ?
Pour réussir ce challenge il est bon de revenir un peu en arrière dans ce texte sur le rôle de ceux et celles qui vont jouer un rôle d’animateur-développeur-catalyseur dans ce type de démarche et sur le rôle de ce que nous appelons dispositifs d’intermédiation créative locale (DICL).
Les DICL sont des espaces tiers (on pourrait dire aussi tiers lieux) qui permettent comme dit Annah Arendt[16] « d’organiser l’espace entre les gens » et de faire émerger entre eux des solidarités créatives.
Concrètement ces dispositifs sont basés sur les principes d’animation énoncés par Carl Rogers d’expression libre et authentique des parcours de vie, des projets, motivations, sentiments, idéaux et valeurs des uns, pendant que les autres écoutent attentivement, de façon bienveillante et sans jugement ; l’ambiance ainsi organisée et régulée par un animateur (formé au préalable) permet à chacun de faire l’expérience, rare, d’un collectif où on peut parler vrai de soi, sans craindre le jugement, ou on peut donc être reconnu pour ses spécificités, et où il est alors possible de repérer des liens interpersonnels favorables à la construction de processus d’entraide créative.
Ce processus d’entraide créative permet d’accéder à un sentiment de confiance et de cohésion qui permet alors la constitution de groupes projet orientés vers l’action sur le terrain ; la complémentarité entre les compétences individuelles permet l’émergence de compétences collectives qui, comme dit le sociologue Guy Le Boterf ;[17] augmentent le pouvoir d’agir ?
Dans l’expérimentation précitée (vécue au sein de la fédération Léo Lagrange) comme on l’a vu, c’est la formation des animateurs qui a permis de faire vivre le processus d’intermédiation créative à bien d’autres personnes (jeunes et moins jeunes) et donc de faire émerger le processus d’entraide créative, de mutualisation et de coopération.
Tout se passe donc comme si les groupes humains avaient besoin de bénéficier de la présence d’un organisateur-créateur-animateur-régulateur de processus qui engendre à la fois une sécurité, une transparence, et une confiance qui facilitent à leur tour les échanges, le partage des intériorités, et l’émergence d’une envie de faire ensemble et de créer ensemble (un peu comme dans une relation amicale ou amoureuse (Edgar Morin fait d’ailleurs souvent référence à ce type d’expériences pour montrer comment on peut sortir de la barbarie).
Dans les tiers lieux de transition que nous évoquons dans le master et le DU sur les ingénieries de transition territoriale de l’université Toulouse Capitole nous nommons ces professionnels des animateurs-développeurs-catalyseurs (ADC) car non seulement ils facilitent le repérage des liens interpersonnels et ils contribuent à les faire évoluer vers des relation de coopération, mais encore ils poussent et encouragent ceux-ci vers l’acte de cocréation d’activités utiles pour soi mais aussi pour tous sur le terrain ; encourager vers une cocréation non auto centrée mais tournée vers les autres contribue à l’émergence de nouveaux possibles pour tous.
Nous pensons que les organisations qui œuvrent dans le champ de l’éducation populaire doivent aujourd’hui former de tels ADC qui pourront à leur tour sensibiliser et former les responsables des organisations de l’économie sociale, solidaire et coopérative.
Si ce mouvement est bien encouragé, mené, et soutenu, il permettra alors peut-être l’émergence de nouvelles formes de coopérations entre les acteurs de ces secteurs et l’émergence de nouvelles formes d’économies de transition.
Ils permettront notamment de faciliter l’implication et l’empowerment d’un plus grand nombre de personnes dans le travail social de construction d’un nouveau type de société plus fraternelle, plus créative et plus résiliente, tout en permettant l’émancipation de tous ; le modèle d’organisation qu’ils vont ainsi créer pourra inspirer les autres types d’organisation (publiques et privées) et les orienter vers la métamorphose (comme indiqué dans les travaux des Universités Populaires Edgar Morin pour la Métamorphose).
[1] Pascal Roggero : Sociologue auteur de « le pouvoir des liens »
[2] Edgar Morin : sociologue et philosophe Auteur de « La méthode » et théoricien de la « pensée complexe »
[3] Abraham Maslow : psychologue qui a créé la fameuse pyramide de Maslow qui montre les niveaux de motivation
[4] Carl Rogers psychologue qui a conçu et mis au point les groupes de rencontres
[5] Donald Winnicot : psycho pediatre qui a montré les processus de développement de l’enfant
[6] Tod Lubart : psychologue qui a montré les liens entre confiance et créativité
[7] Emmanuel Mounier : philosophe qui a montré l’interaction groupe/personnes
[8] Rob Hopkins : créateur du réseau international des Villes en transition
[9] Euclide Mance : philosophe et anthropologue auteur de « La révolution des réseaux »
[10] Decci et Ryan : psychologues porteurs du courant sur les motivations intrinsèques
[11] Amartya Sen : prix Nobel indien d’économie qui a beaucoup travaillé sur l’éthique économique et théorisé le concept de capabilités
[12] Marcel Mauss : sociologue et philosophe auteur de « L’esprit du don »
[13] Alain Caille : sociologue créateur de la revue du M.A.U.S.S. et du réseau Les convivialistes
[14] Benedicte Manier : journaliste auteur « Un million de révolutions tranquilles »
[15] Rob Hopkins : créateur du réseau des Villes en transition
[16] Annah Arendt : philosophe et politologue américaine qui a beaucoup travaillé sur la modernité
[17] Guy Le Boterf : sociologue expert sur la problématique des compétences collectives
- Georges Dhers, docteur en Sciences économiques, a longtemps travaillé dans le champ du développement local (Datar, INDL…), acteur et chercheur sur les dispositifs qui facilitent simultanément le développement des personnes et des territoires, il a créé des ingénieries qui permettent l’émergence de groupes-projets de citoyens acteurs-créateurs, et conçoit actuellement des modules pour en former les animateurs. Il est membre de l’équipe de coordination du Pacte Civique. ↩︎
Du même auteur :


Le pouvoir d’agir des citoyens. Comment ils créent des liens, des activités, des emplois.. Par Georges Dhers. Éditeur : Chronique Sociale
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Pour citer cet article :
Tribune libre #12 Comment écrire l’éducation populaire en 2024 ? Comment les acteurs de l’éducation populaire pourraient faciliter (accélérer) la transition des acteurs de l’économie sociale et coopérative ? Georges Dhers. André Decamp, Regards sur le travail social, 28 octobre 2024. https://andredecamp.fr/2024/10/28/tribune-libre-12-comment-ecrire-leducation-populaire-en-2024/
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«Travail social et écologie »

Par Dominique Grandgeorge1
Cet article est une republication d’un article original de l’entretien de Dominique Grandgeorge, «Travail social et écologie.», lapenseeecologique.com [En ligne], mis en ligne le 21 Mars 2023 , consulté le 12 septembre 2024. URL : https://lapenseeecologique.com/travail-social-et-ecologie-entretien-avec-dominique-grandgeorge/
Avec l’aimable autorisation du comité de rédaction de la revue la revue électronique lapenseeecologique.com et de son Directeur de rédaction Monsieur Dominique Bourg.

LPE : Dominique Grandgeorge vous venez de publier un livre qui jette un pont entre travail social et écologie et comble ainsi un manque. Pouvez-vous vous présenter rapidement ?
DG : Initialement éducateur spécialisé, je suis aussi titulaire d’un master de sociologie de l’Université Marc Bloch de Strasbourg. Ma carrière est très diversifiée selon le type d’employeur, le statut professionnel et le secteur d’intervention (établissement privé, association d’éducation populaire, collectivité publique, école de formation) ; selon le niveau des responsabilités et les fonctions occupées (éducateur de groupe chargé de mission, directeur de l’Office public de l’habitat à loyer modéré et Centre Communal d’Action Sociale ; selon les lieux d’activités (Bourgogne Franche-Comté, Grand-Est, Suisse, Iles de la Réunion et de Nouvelle-Calédonie). Ce parcours très diversifié m’a permis de porter un regard panoramique sur le champ de l’intervention sociale dans sa globalité.
Aujourd’hui, j’interviens comme formateur en école de formation et consultant spécialisé auprès des établissements sanitaires et sociaux.
LPE : Le livre que vous venez de publier aux éditions IES s’intitule L’écologisation du travail social. Les établissements sociaux à l’épreuve du changement climatique et de l’effondrement de la biodiversité. Question brutale, pourquoi un tel ouvrage sur les établissements sociaux ?
DG : La question ne se pose pas de cette manière pour moi. Mais plutôt : pourquoi aucun ouvrage sur la question n’existait-il, ni en France, ni en Suisse ? On peut y voir une expression de l’absence de « concernement » (terme que j’emprunte au lexique suisse) et d’engagement du secteur à cette question. Pour moi, cela relève de l’inconscience, voire de l’irresponsabilité.
La question que chacune et chacun d’entre nous doit se poser c’est : « est-ce que je respecte l’écosystème ou est-ce que je le détruis ? » . Avant chaque geste éducatif, chaque activité professionnelle, chaque décision budgétaire et stratégique, je ne vois pas comment ne pas se poser la question de l’impact écologique en tant que professionnel de l’action sociale. Il est inconcevable qu’un éducateur, qu’une conseillère ou qu’une assistante sociale, à plus forte raison qu’un directeur d’établissement ne mesure pas la climat-compatibilité de son action et de son type d’accompagnement en préalable ! C’est un luxe indécent de continuer de détourner le regard. Plus on attendra, plus l’urgence deviendra ingérable et plus il nous faudra faire des choix draconiens.
LPE : Au cœur de votre ouvrage il y a le double constat de la vulnérabilité des populations déshéritées et de la vulnérabilité écologique, planétaire désormais. Pouvez-vous développer ce point s’il vous plaît ?
DG : A la vulnérabilité sociale, entendue comme le pendant individuel de l’insécurité collective sur le plan social propre aux civilisations modernes (cf. Robert Castel, 1995) se rajoute dorénavant la vulnérabilité écologique (GIEC, 2022). C’est ce que j’appelle « la double peine » affectant notre public prioritaire.
Comme l’écrit avec acuité et justesse Myriam Klinger dans la préface du livre (p.16) « la vulnérabilité se décline au pluriel et interroge aussi bien les modalités de la vie sociale que les ressources de l’environnement. Caractérisée par l’état d’instabilité et d’insécurité, induit par le ressenti de la menace d’un péril imminent, la notion de vulnérabilité recouvre d’un même mot les fragilités de l’existence sur le plan biographique et le destin incertain au niveau planétaire. (…) L’éco-anxiété et ses manifestations, auprès des plus jeunes en particulier, sont une des traductions parmi d’autres du sentiment de vulnérabilité qui arrime le sujet fragilisé à une perspective globale incertaine, voire potentiellement apocalyptique ».
Cette analyse est d’autant plus pertinente quand on sait :
1) d’une part, que le GIEC dans son dernier et 6ème rapport publié en 2021-2022, y développe pour la première fois la notion de « risque et de vulnérabilité climatique » à l’égard des populations humaines. D’après les auteurs du rapport, entre 3,3 à 3,6 milliards d’humains (sur 8) vivent actuellement dans des conditions de forte exposition au risque climatique. Parmi celles-ci, sont également concernées les populations paupérisées occidentales résidentes dans des zones particulièrement vulnérables – habitat périphérique mal aménagé, site excentré difficilement accessible , etc. -, déjà lourdement affectées par le poids des crises économiques.
2) D’autre part, que le décile supérieur de revenu mondial (les 10 % les plus riches dans le monde) consomme plus de 50 % de l’empreinte carbone. En France, les 10 % les plus aisés émettent 25 tonnes/personnes/an alors que la moyenne se situe entre 9 et 10 T/p/an et que la partie de la population la plus pauvre des Français n’émet en moyenne que 5 tonnes/an ! Comment se mobiliser en faveur d’une écologisation populaire quand on découvre que sur les 3 premiers mois de l’année 2023, un homme d’affaires français a émis 684 tonnes de CO2 en jet privé pour 56 vols sur 4 continents représentant 128 000 kilomètres. ? Quasiment l’équivalent des rejets d’un français moyen à 10T/p/an dans toute une vie ! Et quand on sait qu’ il n’est pas rare qu’un jet privé vol à vide à destination de son client aisé et fortuné qui l’attend dans l’aéroport voisin…de 30 km….. au mépris d’un quelconque souci d’ordre écologique.
Du point de vue de ces populations, et on le comprend aisément, la « double peine » est vécue comme un véritable flot de ressentiment à l’égard des catégories sociales favorisées à forte empreinte écologique, considérées comme celles qui stigmatisent les plus pauvres et leur prétendue inculture écologique. Ni plus, ni moins. Ici, les analyses centrées sur les processus de frustration relative et d’indignation morale observés par les sociologues dans les quartiers de relégation (Dubet, Lapeyronnie, 1992) retrouvent avec force leur bien-fondé.
Pourtant, à l’observation, on découvre (je pense notamment aux enquêtes de terrain de Laurence Granchamps et Romane Joli, 2023) que les habitants des quartiers populaires « expriment un attachement au vivant et à une nature ordinaire (et comestible) » en accordant une place de premier plan à de nombreuses formes « d’écologisation et de diffusion des pratiques » spontanées (jardinage, plantation et végétalisation informelles, etc.). La période du Covid a été révélatrice à cet effet.
À l’échelle des travailleurs sociaux, on l’aura compris, il est impératif qu’ils s’adaptent aux nouvelles conditions matérielles d’habitabilité. Par conséquent, il faut élargir notre point de vue de travailleur social à la lumière des enjeux écologiques et climatiques. Inclure comme vous dites (L’écologie intégrale, 2017), le social dans l’écologie et réciproquement.
Du point de vue de l’enseignement, le défi pédagogique est écrasant. Il s’agit ni plus ni moins de problématiser « comment permettre aux classes populaires de participer et de proposer leur propre vision de l’écologie ou leur propre récit de la transition écologique » (Granchamps L. & Joli, R., 2023) pour les saisir comme autant d’opportunités dans l’ enseignement délivré aux étudiant(e)s.
Dans mon livre L’écologisation du travail social. Les établissements sociaux à l’épreuve du réchauffement climatique et de l’effondrement de la biodiversité (2022), je tente de montrer comment agir concrètement de manière systémique et intégrale en faveur d’une maitrise de l’empreinte écologique générée par les activités au quotidien, en intégrant ces questions dans l’agenda du travail social.
À partir de cinq expériences pionnières et remarquables, je fais découvrir concrètement comment cette complémentarité entre question sociale et écologique dans le travail social est tout à fait jouable. A partir des données que j’ai pu recueillir (enquêtes et monographies), je propose une typologie de la qualité de l’engagement des structures. Celle-ci repose sur trois modalités et degrés d’implication et d’engagement : les petits pas, le sas de passage et l’approche globale et systémique (l’écologisation).
De cette dernière modalité – qui recouvre tout à fait ce que vous appelez l’écologie intégrale (D. Bourg & Ch. Arnsperger, 2017), à savoir engagement volontariste, projet global et action transversale -, il ressort la nécessité de réformer les contenus de formation en faveur d’un enseignement obligatoire et transversal de l’écologie comme matière incontournable, quel que soit le niveau et l’objet d’étude.
Si le travailleur social est un spécialiste de l’altérité dans toute sa dimension humaine, il est donc particulièrement préparé à l’altérité dans sa globalité. S’attacher au vivant et à la biodiversité, c’est ouvrir de nouveaux horizons qui dépassent les fonctions historiques du travail social, mobilisant collectivités territoriales, établissements publics, initiatives privées, producteurs et agriculteurs locaux, usagers et vivants non humains. Ce type de démarche va nous conduire à nous situer dans une posture plus horizontale, en acceptant parfois d’être pilote d’action et d’autre fois, de devenir simple acteur d’une autre expérience, hors champ social, élargissant de nouvelles perspectives de travail et dépassant l’entre-soi professionnel et institutionnel.
Je pense vraiment que l’écologisation peut permettre aux travailleurs sociaux de donner un nouveau sens à leur métier et ainsi contribuer à rendre le secteur bien plus attractif. En ce sens, l’écologie et la solidarité ne sont que les deux faces de la même pièce.
LPE : Qu’en est-il alors de la formation et de ses contenus ?
DG : Au regard du caractère extrêmement urgent des mutations en jeux, il me semble inévitable de concevoir les contenus de formation autour d’un socle écologique et climatique. Être à la hauteur des enjeux écologiques et par conséquent considérer les conditions d’habitabilité comme prioritaires suppose ce que j’appelle dans le livre « la réformation de l’action sociale orchestrée à l’échelle de l’ensemble du secteur dans toutes ses dimensions organisationnelles, professionnelles, éducatives, thérapeutiques » (p.13).
J’emprunte cette notion de réformation à l’historien médiéviste alsacien Francis Rapp (1995). Celui-ci propose d’élargir le regard porté sur la période de la réforme protestante. Pour cet historien, il s’agit plus d’un mouvement social de fond, d’une dynamique de transformation à l’œuvre dans la société, traversée et animée par un faisceau d’enjeux (politique, sociétal, économique, psychologique), dépassant le caractère uniquement religieux.
Aujourd’hui, l’acquisition d’une solide « culture écologique » (Charbonnier P., 2022) acclimatée aux spécificités du travail social n’est plus une option. C’est la clé de voûte de l’activité au quotidien dans le travail social. Cette culture écologique convoque les sciences de la Terre et l’ensemble des sciences sociales (anthropologie, sociologie, histoire, géographie, économique, philosophie, technologie). Aussi, les enseignements en formation de travailleur social doivent intégrer ces disciplines et ses nouveaux points de vue pour s’adapter aux nouveaux défis.
La réformation des formations consiste à envisager les enseignements de manière systémique, globale et transversale. Rajouter un « truc vert » (développement durable, responsabilité sociétale des entreprises, transition énergétique, etc.) dans une case sur la liste des indicateurs de compétences demandées ne suffira pas. C’est la totalité des parcours de métiers, l’ensemble des contenus d’enseignements qui s’appuient sur une solide culture écologique, indispensable boite à outils au travail social d’aujourd’hui. C’est ce que j’appelle « démailler le filtre vert » tout au long des parcours de formation.
Cette expression m’a été inspirée à la fois par mon expérience genevoise où j’ai puisé l’énoncé de filtre vert à la lecture d’un journal d’apprentissage d’une étudiante genevoise (Harben Tsegaï, 2021), et à la suite d’un long séjour sur l’ile de la Réunion où j’ai glané l’expression créole « démailler ».
« Démailler », c’est comme démêler quelque chose (les cheveux, la ligne de canne à pêche) inextricablement liée et mélangée ensemble sans distinctions. Démailler, c’est retrouver le fil conducteur essentiel qui réordonne les choses. « Démailler le filtre vert » d’un parcours de formation, c’est garantir l’engagement écologique et le rappel aux valeurs supérieures de la pérennité de la vie sur Terre. Si l’on en croit les conclusions de la synthèse du dernier rapport du GIEC, l’affaire n’est pas gagnée…
À mon niveau, je constate un défaut astronomique de culture écologique dans les établissements de formation. Par exemple, dans le cadre de mes enseignements, je constate que les enjeux d’adaptation aux nouvelles conditions d’existence et d’habitabilité ne concernent quasiment jamais les cadres et les directions. Or, si l’impulsion ne vient pas d’en haut et que l’ensemble du projet de l’établissement ne prend pas en compte cette question de manière globale, rien ne se passe.
Si une grande partie de la solution viendra de l’appropriation de la culture écologique, cela doit passer inévitablement par les enseignements en formation initiale, mais également continue. Adoptée en France l’été dernier, la loi Climat et Résilience s’appuie sur le comité social d’établissement (CSE) pour encourager la formation des professionnels à la transition écologique. Pourtant, les directions ne se saisissent pas de ce texte pour former leurs personnels et se former elles-mêmes au premier chef.
Les nombreuses expériences que je décris dans mon ouvrage montrent que l’inscription des établissements dans une démarche écologique repose sur l’engagement global de tous les salariés, chacun à son échelle, autour de cet objectif. Dans cette orchestration, la place du chef, du directeur et de la direction est déterminante. L’exigence écologique, que l’on doit placer au premier rang des priorités, passe inévitablement par un changement d’approche des établissements sociaux. Nous devons porter un autre regard, à la fois sur l’inscription territoriale et écologique de nos structures et sur la manière de mobiliser les équipes et les personnels dans une dynamique ouverte à l’altérité dans sa dimension de biodiversité. En ce sens, il s’agit de l’écologisation du secteur social.
LPE : On constate une sorte de résistance à cette écologisation que vous appelez de vos vœux ?
DG : Oui, c’est exact. Dans la première partie de l’ouvrage, j’essaye de comprendre – à l’aide des théories existantes -, les blocages psycho-sociaux et plus largement les raisons qui font obstacle (le déni-syndrome de l’autruche, les pulsions de survie de type neuro-cérébral héritées de notre passé millénaire, l’aveuglement idéologique au progrès technologique, source de croissance infinie et d’abondance illimitée). À cela, s’ajoute incontestablement l’amnésie environnementale générationnelle. Nous devons cette notion au psychologue américain Peter H. Kahn qui l’a théorisée en 2002.
Pour résumer, chaque génération tend à considérer comme normale la biodiversité (pourtant dégradée) qu’elle a connue dans l’enfance. Autrement dit, notre perception de l’état de la biodiversité est considérée comme normale car conditionnée par « l’environnement naturel de référence » dans lequel nous avons grandi. Si aucune fouine ne file devant mes pas à l’aube, aucun hibou ne hulule quand je rentre le soir chez moi, rien de plus normal et habituel.
Ainsi, c’est à partir de ce niveau de référence que nous mesurons les évolutions de la nature et non par rapport à celui des générations précédentes. Parallèlement au déclin des populations animales et végétales, à chaque nouvelle génération, l’état de la biodiversité est donc considéré comme à son « niveau normal de référence ». Dit autrement, l’absence de nature devient normale. Ce phénomène se reproduisant au fil des générations, la transmission du déclin des écosystèmes est impossible. Par conséquent, l’effondrement des populations et l’extinction des espèces vivantes constituent un angle mort de la transmission propre à la modernité occidentale. Ce qui a pour conséquence un « oubli de nature » qui décline de génération en génération jusqu’à se traduire comme une véritable « crise de sensibilité du vivant » comme l’exprime avec justesse le philosophe Baptiste Morizot (2018).
La pensée de Peter H Kahn va trouver un écho en France en 2017 chez Cynthia Fleury et Anne-Caroline Prévot, auteures de l’ouvrage Le souci de la nature. Apprendre, inventer, gouverner. Dans la continuité de la pensée de l’écrivain américain, les deux auteures arrivent à la même conclusion. Moins l’humain entre en relation avec son environnement naturel, plus il en oublie l’existence. Si l’on en croit ces deux auteures, cette « amnésie environnementale générationnelle » se couplerait avec une « extinction de notre expérience de nature ». Cette dernière constituerait le facteur déterminant de l’amnésie environnementale générationnelle. Moins on est en relation avec la nature, plus on l’oublie.
Philippe Jacques Dubois, ornithologue français, fait le même constat. Auteur de La grande amnésie écologique (2012), il s’attache à comprendre comment « on finit par oublier que les territoires étaient autrefois bien plus riches en biodiversité. ». Résultat : parce que l’« amnésie tient avant tout au manque de transmission de notre mémoire environnementale », nous oublions peu à peu les éléments constitutifs du vivant qui se dégrade progressivement, accélérant ainsi sans le vouloir sa dégradation. Selon l’ornithologue, il suffit de quelques dizaines d’années pour s’accommoder de la disparation de ce qui faisait notre environnement proche, à l’exemple de l’invisibilité de la disparition des alouettes des champs ou de l’emblématique courlis cendré qui enchantait les prairies de ma jeunesse. C’est dans notre cerveau que se trouve l’explication pour Philippe J. Dubois : « À l’image d’un ordinateur, notre cerveau fait continuellement des mises à jour de notre perception du monde en écrasant la version précédente. Si l’on n’est pas très attentif au vivant et à ses évolutions, on peut très vite oublier ce à quoi il ressemblait ». Sans conteste, l’amnésie environnementale générationnelle constitue une traduction phénoménologique de la séparation entre nature et culture voulue par l’être humain occidental (les modernes) développée par Philippe Descola, Bruno Latour et vous-même.
Pour Cynthia Fleury et Anne-Caroline Prévôt (2017), nous sommes entrainés dans un cercle vicieux puisque « non seulement nous nous connectons de moins en moins avec la nature, parce que nos modes de vie limitent nos contacts avec elle, (…) moins nous « expérimentons » la nature, sans contrainte, librement et de façon personnelle, moins nous pensons que nos liens avec elle sont importants pour nous, et moins nous luttons pour sa préservation ». Ainsi, « si les communautés humaines ne pensent pas que la dégradation de l’environnement est importante, il n’y a pas de raison que les politiques ou les institutions s’en chargent ».
Ce sont ces processus à l’œuvre qui expliqueraient pourquoi la préservation de la biodiversité dans son ensemble n’est pas inscrite dans les priorités politiques. La « biodiversité ne se limite pas aux espaces remarquables et protégés que nous imaginons vierges de toute influence humaine. C’est aussi et surtout un tissu vivant dont nous faisons partie, une biodiversité ordinaire, agricole ou urbaine. Quand le fonctionnement de la nature est à ce point modifié, nos sociétés elles-mêmes sont en danger ».
Pour contrer ce phénomène, il faut donc multiplier les « expériences de nature » qu’elles soient éducatives, pédagogiques, collectives ou personnelles. En ce sens, l’éducation populaire à l’environnement doit être enseignée comme discipline à part entière dès la maternelle selon Philippe Jacques Dubois. Alors qu’Anne Caroline Prévôt et Cynthia Fleury nous convient à poser les jalons d’un nouveau contrat social fondé sur la réconciliation entre nature et humains.
C’est pourquoi il appartient au secteur social et d’éducation populaire de s’emparer de ces questions et de faire sa part en contribuant à son niveau à la fondation d’un pacte nouveau qui renoue les liens perdus avec l’altérité écosystémique dans toutes ses dimensions de biodiversité (vivants humains et non humains).
Car comme l’écrit avec beaucoup de sensibilité, Peter H. Kahn, « nos corps et nos esprits ont été faits pour regarder le ciel nocturne. Pour marcher sur de longues distances. Pour nager dans les rivières sauvages, cueillir des baies et croiser un bref instant le regard d’un animal sauvage et savoir que cet animal, à sa manière, vous reconnaît comme un autre être. Cela fait partie de la bienfaisante réciprocité de la nature. Cela fait magnifiquement écho, toutes choses étant égales par ailleurs, au fait de regarder dans les yeux d’un être aimé et réciproquement. Voir et être vu. Connaître et être connu. »
Mi Swing Es Tropical Quantic Nickodemus Ft Tempo The Candela Allstars
- Dominique Grandgeorge est éducateur spécialisé et détenteur d’un master en sociologie et formateur et consultant spécialisé dans la transition écologique. À partir de son expérience professionnelle en qualité d’enseignant auprès de futurs travailleurs sociaux, des scientifiques du climat et du vivant et surtout de la pensée de Bruno Latour, Dominique Grandgeorge démontre l’urgence de reformater les contenus de la formation des travailleurs sociaux. Il est l’auteur de l’ouvrage « L’écologisation du travail social ». ↩︎
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L’espérance en mouvement : comment faire face au triste état de notre monde sans devenir fous.

» L’espérance en mouvement n’est pas un vain rêve.
L’espérance en mouvement n’attend son salut ni du justicier sur son cheval ni d’un quelconque sauveur.
L’espérance en mouvement est l’éveil à la beauté de la vie pour agir en son nom.
Nous appartenons à ce monde.
La toile de la vie nous appelle.
Nous venons de loin et sommes ici pour jouer notre rôle.
Avec l’espérance en mouvement, nous réalisons
que des aventures nous attendent,
que des forces vont se révéler, que des compagnons existent pour nous épauler.
L’espérance en mouvement, c’est être prêts à s’engager.
L’espérance en mouvement, c’est être prêts à découvrir nos forces
et celles des autres ;
Prêts à connaître les raisons d’espérer et ce que nous pouvons aimer.
C’est être prêts à découvrir combien nos coeurs sont grands, nos esprits rapides, notre détermination inébranlable ;
découvrir notre sentiment de justice, notre amour de la vie, notre curiosité intense ;
découvrir que nous possédons une patience insoupçonnée, profonde, tenace, des sens aiguisés,
et que nous sommes capables d’ouvrir le chemin.
Rien de cela ne peut être découvert dans un fauteuil, ou sans risque. » (p. 65-66)
Macy, J., & Johnstone, C. (2018). L’espérance en mouvement: comment faire face au triste état de notre monde sans devenir fous. https://lnkd.in/e_kNtErsNina Simone – Strange Fruit
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« Travail social : enjeux de savoirs, enjeu de démocratie »

Par Jean-Sébastien Alix1 et Michel Autès2
Cet article est une republication d’un article original de Jean-Sébastien Alix et Michel Autès, « Travail social : enjeux de savoirs, enjeu de démocratie », Sciences et actions sociales [En ligne], 22 | 2024, mis en ligne le 11 septembre 2024, consulté le 12 septembre 2024. URL : https://journals.openedition.org/sas/4330
Avec l’aimable autorisation du comité de rédaction de la revue SAS.Résumé
L’article examine les conditions de création d’une discipline de travail social. En précisant qu’une discipline n’est pas une science, il examine dans une première partie les conditions de mise en visibilité qui président à cette création. Dans une seconde partie, il s’attache à décrire les obstacles qui la contrarie : d’abord le fait d’avoir à faire dans ses pratiques à des objets « sales », non consensuels ; ensuite parce que le travail social englobe une multiplicité de professions aux missions, aux publics et aux objectifs différents, professions elles-mêmes étayées sur des politiques publiques aux énoncés et aux objectifs eux aussi différents. Toutefois, une dimension unifie cet univers disparate, c’est d’être construit autour de la relation avec un autrui en difficulté.
Mots-clés : Travail social, professions du social, légitimité, discipline, visibilité, politiques publiques, relation
Introduction
Le 6 avril 2024, la formation d’éducation spécialisée de l’IUT de Lille organisait un colloque dans le cadre du 50e anniversaire de la formation ayant pour titre « Les mutations du travail social : quelles politiques d’assistance et de formation pour penser la solidarité de demain ? » Créé par un arrêté ministériel en date du 15 octobre 1973, le parcours de formation en éducation spécialisée a été à plusieurs reprises menacé de fermeture. En effet, Marie Madeleine Dienesch, ancienne députée européenne et secrétaire d’État à l’action sociale et à la réadaptation, invitait l’UER3, en 1974, à devenir établissement privé, sous peine de ne plus être reconnue par le ministère de la Santé publique et donc de perdre son financement. Les choix politiques portaient donc à préférer l’appartenance des formations du social à des écoles privées et ont très vite contribué à instaurer des relations et interactions complexes entre l’« offre » associative/professionnelle des établissements de formation au travail social (EFTS) et l’« offre » universitaire (Chauvière et Gaillard, 2020).
Ce colloque avait certes l’ambition de marquer l’événement et de faire le bilan au regard d’une formation qui a été capable de se transformer au gré des réformes, mais comment se réjouir face à l’inquiétude qui pèse sur les secteurs qui constituent le travail social, c’est-à-dire des multiples secteurs d’intervention (protection de l’enfance, handicap, insertion, personnes âgées dépendantes) en passant par la formation des futurs professionnels. Plusieurs enjeux sont manifestes, les difficultés de recrutement, 50 000 postes vacants dans les structures, ayant pour conséquences un turn over important, l’appel à des intérimaires pas toujours diplômés et parfois peu formés, un taux d’encadrement réduit, et une continuité dans le travail auprès des publics qui n’a pas lieu. Sans compter une prévision de 150 000 départs à la retraite d’ici 2025. Les conséquences sont très lourdes pour le travail d’équipe et l’accompagnement des personnes, qui doit présenter une grande stabilité pour être sécurisant. Mais c’est aussi une baisse de plus de 10% des candidats dans les écoles de formation aux métiers du social depuis plus de 10 ans (DREES, 2019), et qui a fortement augmenté depuis la première vague d’épidémie du COVID en 2020, et enfin une augmentation très importante des interruptions de formation.
Trois modalités de réponse sont généralement formulées pour susciter une réaction face à ce désenchantement généralisé. Du côté de l’emploi, « le premier acte de reconnaissance, serait la revalorisation salariale, levier structurel d’attractivité » (HCTS, 2023, p. 11). Cette orientation allant de pair avec l’instauration d’un nouveau cadre conventionnel.
D’autre part, face à un manque d’« attractivité » des métiers du social, et des formations du social, il s’agirait de réduire le nombre de métiers pour gagner en visibilité, c’est-à-dire réduire les compétences spécifiques liées aux métiers pour être plus attrayant. Mais de quelle attractivité parlons-nous dans une période où la tendance est de légitimer une dérégulation et une plus grande flexibilité dans les parcours de formation et professionnels ? Nous pensons évidemment à une volonté non dissimulée de remettre en question l’existence des diplômes d’État. Cela consiste à substituer le modèle du social worker au modèle historique français. Quelle étrange réponse qui consiste à vider les métiers de leurs supports professionnels en considérant que cela les revalorisera.
La dernière réponse face au déficit de légitimité du travail social, dont nous avons à plusieurs reprises proposé une controverse (Alix et Autès, 2023 ; Alix et al., 2020), serait la reconnaissance du travail social en discipline académique. Une discipline du travail social ou de l’intervention sociale originale libérée des tutelles disciplinaires que sont la sociologie, les sciences de l’éducation ou la psychologie. Ainsi, des conférences, ouvrages et rapports se succèdent pour justifier, chacun à sa manière, de la vitalité et de la nécessité d’une telle entreprise pour rendre visibles et légitimes les pratiques professionnelles. C’est sur ce point que nous discuterons dans cet article.
Plus précisément, de quoi parlons-nous lorsque en évoquant le manque de légitimité du travail social ? À quoi renvoie cette notion et est-elle la condition d’existence des métiers du social ? En quoi une discipline du travail social permettrait de gagner en légitimité ?
L’inépuisable espérance du visible
Rendre visible, ou créer de la visibilité, est un maître-mot et une rhétorique incontournable qui traverse l’histoire et les mutations du travail social, et qui a par ailleurs été la thématique des journées nationales de l’ANAS en 2012 « Visibilité et invisibilité du travail social ». Être visible et « faire apparaître » ce qui se fait dans le quotidien embrouillé des pratiques professionnelles serait un enjeu de reconnaissance professionnelle et d’une légitimité sociale à agir. Si cette mise en visibilité est une approche classique pour aborder des questions organisationnelles et managériales, il y a vis-à-vis du travail social une injonction durable à rendre visible ce qu’il fait avec l’idée ancienne qu’il est traversé par une sorte d’obscurité : « Mais que font les travailleurs sociaux ? » Cette injonction est d’autant plus insistante dans un contexte de « perte d’attractivité » des métiers du social car est attractif ce qui se voit, est séduisant ce que l’on connaît. Il y a ainsi une association toute faite, et une opportunité rêvée, entre une diminution des candidats dans les écoles, et des difficultés majeures de recrutement, avec la création d’une « discipline du travail social », voire d’une « science du travail social ». Nous allons interroger ce lien qui n’est évident qu’en apparence car les pratiques des travailleurs sociaux ont toujours été marquées du sceau de l’incompréhension et d’une méconnaissance quasi-totale sur leurs intentions et les objectifs visés. Mais avant toute chose, nous allons montrer quelques éléments qui témoignent de cette croyance que dans le travail social ce qui existe doit se voir, ce qui ne se voit pas n’existant pas. Le rapport du visible et de l’invisible a, selon Michel Foucault, changé de structure et fait apparaître « sous le regard et dans le langage ce qui était en deçà et au-delà de leur domaine. Entre les mots et les choses, une alliance nouvelle s’est nouée, faisant voir et dire » (Foucault, 1963, p.VIII).
Rendre visible pour plus d’efficacité
Le point qui nous semble le plus emblématique concerne la production incessante des normes professionnelles dès la fin des années 1970 et qui se sont intensifiées au début des années 2000. Nous pensons aux évaluations, démarches qualité ou recommandations de bonnes pratiques qui, malgré certaines critiques des professionnels sur le sentiment d’un plus grand contrôle des pratiques professionnelles, connaissent un large consensus sur le fait qu’elles permettent une plus grande visibilité et efficacité des pratiques (Alix, 2023).
Ces outils professionnels seraient créateurs de visibilité dans le sens où ils auraient la fonction de « donner à voir » à des professionnels qui sont pris dans l’épaisseur des relations socio-éducatives. Les relations socio-éducatives étant noueuses et reposant sur du symbolique, impliquant une trop grande subjectivité, elles nécessitent d’être objectivées par un travail d’extraction du terrain. Ainsi, grâce aux normes procédurales, les relations socio-éducatives se découvriraient, apparaîtraient et se révéleraient. Cette mise en visibilité permettrait ainsi une mise en ordre du monde professionnel, une mise en ordre des pratiques et une mise en ordre de la pensée. Cela renvoie à ce que Michel Miranda nommait l’imaginaire de la transparence et l’illusion de vivre dans une « cité de cristal » (Miranda, 1986). À cette mise en visibilité, nous pouvons associer la capacité à rendre prévisible, par le calcul, pour reprendre les excellents ouvrages sur La gouvernance par les nombres (Supiot, 2015), La politique des grands nombres et Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques (Desrosières, 2010, 2014).
Rendre visible pour mesurer l’activité
N’est-ce pas le projet de SERAFIN-PH, dans le secteur du handicap, qui est une réforme pour une adéquation des financements aux parcours des personnes handicapées ? Cette redéfinition des modes de financement n’est pas sans susciter de légitimes inquiétudes, notamment celles d’introduire un mode de financement importé du champ sanitaire, la T2A, qui est un financement à l’activité.
Mesurer l’activité, ou « mesurer l’impact social » et « avoir des pratiques impactantes » selon des formules plus entrepreneuriales, sont des enjeux au centre des Contrats à Impact Social (CIS) qui permettent à des investisseurs privés, tels que des banques, de financer des projets sociaux, puis être remboursés par l’État ou les collectivités territoriales si « l’impact social » de ces projets est avéré après évaluation. L’ensemble du dispositif, très contestable, repose en effet sur la mise en visibilité de résultats factuels à partir d’une évaluation. Or, l’action sociale est particulièrement difficile à évaluer, notamment parce que cette action s’inscrit dans le temps, contrairement aux CIS qui ont une durée limitée, et parce qu’ils concernent des problématiques sociales et familiales des plus sensibles.
Définir pour rendre visible
Le rapport de Brigitte Bourguignon en juillet 2015, suite à des États généraux du travail social vivement critiqués pour leur absence de débats démocratiques, indiquait dans sa première proposition vouloir officialiser une définition du travail social à des fins de clarification et de visibilité face au flou qu’engendrent la multiplicité des professionnels et l’hétérogénéité des pratiques. La proposition qu’elle faisait de retenir la définition de Melbourne n’a pas été retenue. Une première définition officielle verra le jour en 2017 et sera intégrée au Code de l’action sociale et de la famille. Il n’est d’ailleurs pas certain que cette définition ait véritablement rendu le travail social moins flou !
L’histoire du travail social est parsemée d’éléments allant dans ce sens, et notamment de nombreux faits divers qui n’ont cessé de poser la question du manque de visibilité de ce que vivaient les résidents. Le travail social s’est construit dans un discours sur lui-même à partir d’oppositions binaires, entre ce qui enferme et ce qui ouvre, le visible et l’invisible, l’obscurité et la connaissance, comme mode de véridiction sur ses actes et ses intentions. Face à cette défiance, incompréhension ou refus de connaissance de ce que font les travailleurs sociaux, le visible et le prévisible semblent être des tentatives de réponses. Mais le visible n’enlève pas la complexité du social, l’épaisseur des liens, les contingences de la vie, les doutes, les épreuves subjectives, bref la rencontre avec autrui.
Des tentatives de rationalisation
Depuis une dizaine d’années, un certain nombre d’acteurs affirme que cette quête de reconnaissance passera par la reconnaissance du travail social en discipline académique.
Ainsi, des conférences, ouvrages et rapports se succèdent pour justifier, chacun à sa manière, de la vitalité et de la nécessité d’une telle entreprise. Par exemple, la conférence dite du « consensus » au CNAM en 2012, puis le rapport de Mme Brigitte Bourguignon4 cité précédemment, et enfin, le plan d’action gouvernemental en faveur du Travail social et du développement social, rendu public le 21 octobre 2015, qui a relancé la question de la recherche avec, à l’horizon, des écoles supérieures en intervention sociale, projet resté sans réelle mise en œuvre.
Le rapport indique : « L’analyse scientifique est un préalable à l’action. Elle contribue à diffuse (…). Le rapport indiquera : « Le travail social est nourri par le croisement des savoirs expérientiels, (…)
Voir [https://sites.google.com/view/manifeste-shs-ts].
Puis, le rapport de Denis Piveteau formulait l’idée que la reconnaissance d’une discipline de « travail social » contribuerait à une valorisation des métiers (Piveteau, 2022, p. 38) ; mais aussi, le « livre vert » issu des réflexions du Haut conseil du travail social qui relance dans ses propositions finales : « Soutenir la production de connaissance dans le secteur par la recherche et s’engager dans le chemin de la reconnaissance disciplinaire »5 ; et sans oublier plus récemment le Livre blanc du travail social6. Enfin, nous pouvons terminer avec l’ouvrage de J.-L. Laville et A. Salmon qui stipule que : « Les débats qui animent actuellement le travail social sont propices à de tels questionnements. Après tout, si le social entend prendre place dans le champ académique, il sera appelé à être plus offensif qu’il ne l’est aujourd’hui en revendiquant la maîtrise des buts de ses interventions et la spécificité de ses méthodes » (p.°38-39). Puis, il y a le Manifeste « Pour une discipline sciences humaines et sociales »7.
En intégrant l’univers académique, le travail social serait plus offensif pour résister au diktat des politiques publiques. Rechercher l’indiscipline, en constituant une discipline du travail social, semble être le gage d’une légitimité professionnelle en entrant dans le cercle des savoirs légitimes.
Cette proposition présente des enjeux éthiques importants par la nécessité d’une reconnaissance des savoirs et des pratiques professionnelles ; une plus grande participation des bénéficiaires et une meilleure prise en compte de leur parole.
Au fond, nous partageons un certain nombre d’idées sur la création d’une discipline du travail social, car nous pouvons effectivement en déceler des objets spécifiques. Le travail social est cet archipel d’institutions, de formes d’intervention, de publics variés, de professions, de discours et de savoirs éclatés dans des référentiels multiples, tout cela est bien connu et a été maintes fois écrit. Mais surtout, le travail social relève d’une construction complexe et d’une multiplicité de rationalités en concurrence, bien que complémentaires. Les rationalités, correspondent à des manières spécifiques de gouverner les affaires sociales selon les contextes socio-politiques et économiques (Alix, 2023).
Si le travail social est soumis à une rationalité tutélaire qui est la rationalité technique et gestionnaire, tant les discours sur la performance, l’efficacité, la qualité et, disons-le, « la bonne gestion » sont prédominants, il existe d’autres rationalités ou modes de vérité telles que la rationalité juridico-administrative et la rationalité professionnelle.
La rationalité juridico-administrative est un pilier de l’action sociale et du médico-social. Elle témoigne de la prise en main par l’État des questions sociales après avoir été sous la tutelle de l’Église et des sociétés de patronage. Sa fonction principale a été de donner un corps d’ensemble à des établissements et des pratiques disparates et de professionnaliser les secteurs d’intervention.
La rationalité qui nous intéresse davantage dans le cadre de cet article est la rationalité propre aux métiers du social, souvent minorée et délégitimée, qui se caractérise par la production de savoirs, d’un langage professionnel, des techniques (de soi) au regard du contexte socio-politique et des apports scientifiques. Cette rationalité professionnelle correspond à une capacité d’analyse, d’appropriation et de structuration des univers d’intervention au regard des problématiques sociales, médicales, thérapeutiques et éducatives que connaissent les publics. La raison professionnelle est une organisation de l’univers professionnel qui engage de soi et donne du sens à l’action. Elle définit une relation intersubjective, entre professionnel et bénéficiaire, qui n’est jamais déconnectée d’un cadre institutionnel qui borde les actions.
Les auteurs (pédagogues, psychanalystes, psychologues, médecins, éducateurs, sociologues) sont nombreux qui ont tenté de qualifier le travail effectué par les professionnels du social et cette relation si particulière qui s’instaure avec les publics, dite relation d’aide ou relation socio-éducative, qui implique la construction d’une relation de confiance dans un cadre coercitif. (Alix et al., 2018 ; Boucher, 2023 ; Dartiguenave et Garnier, 2008 ; Capul et Lemay, 2013 ; Rouzel, 2004 ; Gaberan, 2003 ; Marpeau, 2013 ; Fustier, 2009 ; Deligny, 2017). Si les questions politiques ont petit à petit été réduites à des orientations administratives et des choix techniques (Ogien, 1995), elles ont également été porteuses de débats philosophiques, pédagogiques, éducatifs et éthiques pour penser le rapport engagé avec les bénéficiaires. Les Groupes d’Analyse de la Pratique témoignent parfaitement des réflexions qui animent les professionnels et souvent l’incompréhension et les doutes qu’ils rencontrent.
Deux éléments qui nous semblent essentiels pour qualifier cette rationalité liée aux métiers :
La dimension clinique, bien qu’elle ne fasse pas l’unanimité pour les professionnels. Les travailleurs sociaux participent à l’élaboration d’un travail clinique par leur proximité, leur écoute et leur attention avec les bénéficiaires.
Leur fonction sociale, à partir d’une fonction d’écoute directe de la réalité sociale, avec cette capacité de percevoir et voir l’indicible, entendre l’inentendable, écouter ce qui se trame dans les marges du social. Plus globalement, cette fonction d’écoute est dans un rapport étroit avec la vérité, dans une recherche permanente de vérité autant qu’en opposition avec les vérités établies. C’est un travail de réflexion qu’a effectué Michel Foucault, qu’il a nommé la parrêsia, et qui est cet acte qui consiste à dire le vrai et dire l’injuste, dire l’innommable et l’inavouable des situations sociales vécues par les individus (Foucault, 2015, 2016). La parrêsia est donc une vérité qui a la fonction de faire bouger les lignes, elle est une technique, une éthique et une philosophie permettant la formulation d’une critique. Les professions du social se sont historiquement construites en établissant un véritable savoir social autour de la parrêsia en formulant des vérités qui dérangent, contre toute forme de désubjectivation des individus.
Le constat que l’on peut faire est que la rationalité professionnelle n’a pas la légitimité qu’elle pourrait prétendre. Tout au plus, pour beaucoup, les professionnels ont du bon sens ou des compétences relationnelles, mais leurs savoirs et technicités n’ont pas la reconnaissance qui leur permettrait d’accéder au rang d’une rationalité. C’est finalement leurs compétences professionnelles qui sont dépréciées.
Toutefois, une fois avoir dit cela, apparaît une certaine incompatibilité entre l’idée d’une discipline du travail social et les objectifs visés qui seraient de permettre une plus grande légitimité à agir et une reconnaissance des métiers du social. Il n’y a aucune équivalence entre la création d’une discipline et la légitimité à agir des travailleurs sociaux auprès des différents publics.
Le manque de légitimité est moins le fait de l’inefficacité des professionnels que la défiance à laquelle est confronté le travail social dans le sens d’une non reconnaissance de sa contribution sociale et de la place que le travail social occupe dans les rapports sociaux. C’est donc la question du sens que le travail social a dans notre société, non celle de l’académisme. Il y a un appel incessant pour rendre visible les pratiques sociales mais paradoxalement les professionnels du social s’occupent de ce que personne ne veut voir ni entendre, cet « envers du social » (Autès, 1999), c’est-à-dire ce qui ne fonctionne pas dans la société, ce qui se délite et qui porte de multiples noms : handicap, inadaptation, déviance, folie, désaffiliation, déliaison, exclusion…
Les expériences de l’invisible
Si la mise en œuvre d’une filière de formation supérieure en travail social est sans doute possible, on peut s’interroger sur les raisons de sa résistible existence. Mais, au-delà d’une recherche de visibilité – dont on vient d’explorer les promesses et les impasses – il existe des obstacles bien plus résistants à la construction d’une discipline en travail social. Nous proposons de regarder, en risquant l’oxymore, du côté de l’invisible.
Il y a bien sûr, on n’y reviendra pas, le poids de l’histoire et notamment les choix opérés après la Seconde Guerre mondiale par les acteurs de l’action spécialisée de créer une filière à l’écart de l’éducation nationale. Par conséquent, les conflits actuels entre les acteurs de cette filière et l’institution universitaire continue de faire obstacle à un consensus. Nous ne prenons pas parti dans ce débat.
Mais il nous semble qu’au-delà des querelles institutionnelles entre des intérêts opposés, des raisons beaucoup plus profondes pèsent sur ce qui semble être une impasse dans la création d’une filière que tous semblent souhaiter, sans réunir les conditions d’un accord sur son existence. C’est plus une absence de consensus qu’une impossibilité qui serait intrinsèque du travail social lui-même. Il nous semble que cette impossibilité repose sur deux réalités à ce stade rédhibitoire. D’abord, la nature même des objets du travail social. Le travail social c’est d’abord le « sale boulot » selon la formule de E.C. Hugues. L’éducation, la communication, l’environnement sont des objets nobles, consensuels. Ils ont beau être flous, sujets à controverse – les controverses sont le cœur du savoir à l’inverse des polémiques qui ne sont qu’idéologiques – il y a, au fond, consensus, disons, sur leur légitimité. Mais qu’il y a-t-il de consensuel sur les objets du travail social ? Projet de solidarité et de la fraternité républicaine, l’assistance est décriée et stigmatisée, comme étant le mal produit par les institutions mêmes qui prétendent résoudre les problèmes qu’elles affrontent : trappe à pauvreté, mentalité d’assisté, etc. C’est que les objets du social restent avant tout des objets de polémiques et non des objets soumis à controverse. Surtout, ils sont la part sombre du fonctionnement du social, les ratés de la démocratie, les échecs des institutions républicaines, la face nocturne et grimaçante des misères et des fragilités de la condition humaine ; et surtout, un danger constant, une menace, pour les idéaux égalitaires et fraternels au cœur des valeurs démocratiques et républicaines.
Comment faire, sinon une science, au moins une discipline avec ça ? Des savoirs sur ses objets il y en a, ils sont multiples. Mais il y a un oxymore au cœur de cet univers du malheur, peut-on imaginer une science ou des savoirs de l’innommable ? Les spécialistes de la maladie ont surmonté cet obstacle puisqu’ils s’appellent les professionnels de la santé. Ils y ont gagné de la reconnaissance, du respect et même de l’affection et du prestige. Ce tour de passe-passe sémantique les travailleurs sociaux ne l’ont pas tenté. Ils ne se nomment pas des professionnels de l’égalité, de la fraternité, de la dignité, de la citoyenneté. Les objets du travail social sont le poids mort qui produit son absence de reconnaissance et de légitimité.
Mais pour explorer ces impasses, il y a plus encore. Depuis maintenant un demi-siècle, la dénomination « travail social » englobe une série de professions dédiées à la mise en œuvre de ce que l’on peut appeler des politiques sociales d’assistance à des personnes en difficulté. Dans la période récente à partir des années 1980-1990, on a critiqué l’incohérence des interventions multiples, non coordonnées, de travailleurs sociaux agissant auprès des mêmes personnes ou des mêmes familles. On a critiqué le nombre trop important de ces professions et promu, d’une façon ou d’une autre, la notion de « travailleur social unique » en simplifiant et unifiant les cursus professionnels et les statuts. En même temps, d’ailleurs, on accroissait encore le nombre des intervenants sociaux en promouvant les « nouveaux métiers du social » : une myriade de profils et de dénomination (« grand frère », « femme relais », « correspondant de nuit », « chargé d’insertion », etc.) dont la proximité sociale avec les publics est leur principale caractéristique (Chopart, 2000). En même temps, l’« intervention sociale » entrait en concurrence avec le travail social devenu désuet et inopérant dans la mise en œuvre des nouvelles politiques publiques du social : l’insertion, le développement social urbain… Toute cette agitation s’est depuis dissoute dans la vague gestionnaire libérale davantage occupée à maîtriser les couts du social plutôt qu’à définir des objectifs de cohésion sociale. Dans une société où la compétence individuelle, l’« entreprise de soi » deviennent l’alpha et l’oméga des politiques (dites) « sociales », on ne peut pas avoir en même temps la concurrence, la compétition et la coopération et l’entraide.
Ce très bref cursus dans l’histoire récente du travail social doit nous interroger sur ses limites à l’heure où l’on prône la construction d’une « discipline » du travail social. Depuis le travail à domicile – le contingent le plus nombreux des professionnels du social – et les aidants à la personne jusqu’aux professions historiques du social, aux intervenants de l’insertion et des missions locales et aux « ingénieurs sociaux » lesquels concernent la discipline « travail social » ?
Qui plus est, les assistants de service social, les conseillères en économie sociale et familiales, les éducateurs spécialisés, les animateurs sociaux culturels, relèvent chacun de plusieurs origines historiques, politiques et idéologiques. Le service social, l’éducation spécialisée, l’éducation populaire ne sont pas construits sur les mêmes logiques et sur les mêmes références idéologiques et politiques. Qu’en est-il de cette diversité, de cette hétérogénéité et de sa capacité à se reconnaître, s’identifier dans une discipline unique ?
Cette seconde difficulté est, certes, moins rédhibitoire que celle évoquée précédemment sur les caractéristiques des objets du social. Car il y a un point commun entre toutes ces généalogies disparates qui est que le cœur de leur métier c’est la relation, la relation avec autrui en difficulté. Elles offrent certes des services, des prestations, mais le cœur de leur métier c’est d’offrir de la relation, de la connaissance, on pourrait dire de la citoyenneté.
C’est pourquoi ces métiers sont un enjeu méconnu au cœur du fonctionnement de nos démocraties. À défaut d’une science, ou d’une discipline, l’enjeu serait peut-être, d’abord, de construire une doctrine dans une sorte de forum où les orientations politiques, les outils et les pratiques mis en œuvre pour les implémenter seraient mis en discussion : installer des controverses plutôt qu’alimenter des débats idéologiques.
Conclusion
Le travail c’est un peu l’angle mort de la démocratie, le miroir déformé où apparaissent les impensés, les manques, les ratages des idéaux qu’elle promeut. Dans son œuvre sur l’avènement à la démocratie, Marcel Gauchet s’interroge sur l’énigme démocratique et sur son échec récurent à mettre en œuvre ses idéaux alors même qu’elle dispose de tous les outils pour y parvenir. Le travail social est un symptôme de cet échec qui résulte d’une incapacité à penser l’objet « société ». « La difficulté se résume en ceci que la vérité de l’objet dans une relation entre l’individuel et le collectif, alors que nous ne l’envisageons spontanément que dans une séparation – d’un côté, les individus, de l’autre, la société. Nous les appréhendons comme s’il s’agissait d’entités consistantes chacune par elle-même – les individus sans la société, la société sans les individus » (Gauchet, 2017, p. 501).
Cette aporie est aussi celle du travail social. Elle ignore cette formule qui d’Aristote à Jacques Lacan énonce que « la nature de l’homme c’est sa relation à l’homme ». « L’insociable sociabilité » disait Kant. C’est sans doute le régime de véridiction propre au travail social que d’être inscrit au cœur de cet impensé.
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- Chargé de recherche au CNRS. m.autes@nordpasdecalais.fr. ↩︎
- Unité d’Enseignement des techniques de Réadaptation. ↩︎
- Brigitte Bourguignon est ministre de la Santé et de la Prévention. Rapport remis en juillet 2015. ↩︎
- Le rapport indique : « L’analyse scientifique est un préalable à l’action. Elle contribue à diffuser des connaissances et à accompagner l’évolution des représentations et des pratiques professionnelles. La production des études, des recherches et des évaluations permet de nommer, de décrire et de rendre visibles les enjeux. Dans le champ du travail social et de l’intervention sociale, l’articulation avec la production des connaissances doit donc être substantiellement consolidée, car la situation aujourd’hui est une très faible pénétration et une irrigation plus qu’incertaine. » (HCTS, Livre vert, 2022, p. 79). ↩︎
- Le rapport indiquera : « Le travail social est nourri par le croisement des savoirs expérientiels, professionnels et de la recherche académique. Mais, la visibilité limitée de la recherche appelle à renforcer l’articulation des interventions sociales avec la production des connaissances. Par ailleurs, la création d’une discipline académique « travail social/intervention sociale » dans le champ des sciences humaines et sociales pourrait être un élément de réponse à l’instar de la situation dans d’autres pays européens. Cette orientation passe en premier lieu par la valorisation des travaux de recherche existant et le soutien à la production scientifique dans le domaine. » p. 12. ↩︎
- Voir [https://sites.google.com/view/manifeste-shs-ts]. ↩︎
Pour citer cet article
Jean-Sébastien Alix et Michel Autès, « Travail social : enjeux de savoirs, enjeu de démocratie », Sciences et actions sociales [En ligne], 22 | 2024, mis en ligne le 11 septembre 2024, consulté le 04 octobre 2024. URL : http://journals.openedition.org/sas/4330
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Le PhD version américaine : mon expérience de travail pour l’examen de synthèse (épisode 2)

Épisode 2. Examen de synthèse, utilisez-le comme une opportunité !
Je me suis engagé dans l’écriture de mes deux revues de littérature pour l’examen de synthèse en me disant que je devais fournir le meilleur de moi-même. J’ai donc pris le temps de lire à fond tous les articles. Auparavant, j’ai pris un temps considérable pour sélectionner ma bibliographie afin que le comité d’examen la valide. J’ai passé toutes mes journées de l’été à lire, lire et lire tout en notant de futurs argumentaires à développer. Ces argumentaires m’ont amené à lire encore et encore… C’est à ce moment que je me suis dit qu’il fallait être vigilant au risque de ne faire que ça et donc de perdre du temps pour l’écriture finale. Chaque question nécessite de prendre le temps de bien saisir la demande du comité d’examen et de rester dans leurs attentes. En effet, l’idée est bien d’éviter de faire un hors sujet ou encore de ne pas dresser un rapport de littérature complet.

La méthode a consisté à lire de manière très stratégique pour gagner en efficacité : « Ce qui mérite d’être lu mérite d’être bien lu. ». J’ai donc lu tous les articles, et ce de manière systématique. J’ai établi une analyse des points forts et faibles des arguments développés par l’auteur.trice . Les articles sont soit issus d’un dossier thématique soit inscrits dans la revue dans la rubrique varia d’une revue. Dès lors, j’ai rassemblé les arguments des dossiers thématiques des revues ainsi que ceux de leurs articles, et je l’ai croisé avec d’autres revues qui ont engagé un travail approchant. J’ai pu voir l’avancée ou non de la production de connaissances des thématiques. Ce long travail de lecture, de réflexion et d’écriture, produit systématiquement, m’a permis de dégager des tendances, des invariants, des angles morts, etc. Dans la foulée, j’ai posé mes argumentaires (thèse et antithèse) : cela m’a conduit à dresser une proposition de plan pour ma revue de littérature. J’en ai produit plusieurs versions. Au bout de plusieurs séquences d’énervement, de moments de calme et à nouveau d’énervement, j’ai eu une version qui à mes yeux me paraissait la plus précise, claire et concise possible.

Tout cela nécessite de classer les articles par thèmes, périodes, auteurs.trices, etc. J’ai pu classer mes arguments tout en notant les références bibliographiques complètes (en n’oubliant pas d’inscrire la page où j’ai repéré l’argument !!!). Ces interactions « penser, lecture et écriture » ont une fonction heuristique. Ce sont ces différents allers et retours qui, me semble-t-il, nous amènent à créer progressivement du sens dans nos représentations du monde. Il s’agit de se mettre en activité pour délivrer toutes nos qualités dans cet exercice.
Petite parenthèse pour la prise de notes de lecture. Je ne sais ce qu’il en est pour vous, mais pour ma part, j’ai beaucoup de mal à écrire directement sur le livre. Et même avec un crayon facilement effaçable. Je trouve que le livre est un objet précieux, beau et qui mérite toute notre délicatesse. Il m’arrive d’annoter au crayon, mais je vous avoue que j’ai beaucoup de mal à le faire. Je préfère réaliser les annotations sur un cahier dédié à cette opération. J’inscris en quelques mots mes remarques d’étonnement, les rapprochements avec des articles de ma bibliographie qui convergent ou divergent en matière d’argumentaire. Par la suite, je catégorise les thèmes de mes argumentaires et ainsi je peux rédiger les différentes parties de mon texte.
La philosophie que j’ai adoptée consiste à considérer toutes ces épreuves comme des opportunités de dépassement, me permettant d’essayer de donner le meilleur de moi-même. De sorte qu’à chaque fois, je fais l’effort de me mettre dans ce schéma mental. Et puis, c’est aussi une grande chance que des figures du monde académique se penchent sur notre travail et nous fassent part de leurs pensées. Ces examinateurs sont des experts et auront donc des conseils à prodiguer.
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Pour citer cet article :
Le PhD version américaine : mon expérience de travail pour l’examen de synthèse (épisode 2). Examen de synthèse, utilisez-le comme une opportunité ! André Decamp. André Decamp, Regards sur le travail social, 7 octobre 2024. https://andredecamp.fr/2024/10/07/le-phd-version-americaine-ma-methode-de-travail-pour-lexamen-de-synthese/
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Le PhD version américaine : mon expérience de travail pour l’examen de synthèse

Épisode 1. le contexte et l’enjeu de l’examen de synthèse

Mon antre Au moment où j’écris cette tribune, j’ai transmis le 31 août 2024 deux revues de littérature au jury du comité d’examen de synthèse, en réponse aux questions soumises par ses membres. Je recevrai début octobre 2024 leur retour quant à ma production de connaissances (suspense total !).
Avant d’aller plus avant, je dois vous préciser ce que signifie l’examen de synthèse dans le parcours doctoral en Amérique du Nord. Il intervient à la fin de la première année, à condition d’avoir validé les cours obligatoires, et par conséquent acquis les crédits nécessaires pour se présenter à cet examen.
L’examen de synthèse permet au comité de synthèse (le plus souvent le même jury qui évaluera la thèse au moment de sa soutenance) d’identifier, à ce stade du parcours, si le ou la candidat(e) maîtrise les bases scientifiques du domaine, ainsi que la spécialisation de son département. En ce qui me concerne, il s’agit du département « Faculté des arts et des sciences – École de travail social ». Dans les universités d’Amérique du Nord, chaque examen de synthèse est propre au département de l’établissement.
Ainsi, l’examen de synthèse peut consister en des travaux sur lesquels le candidat au doctorat doit répondre à l’écrit et/ou à l’oral, ou en une « revue de littérature » à rédiger dans un temps limité sur un sujet précis (pour mon département, il est en lien avec le sujet que je souhaite développer dans mon projet de thèse).
En général, on a droit à deux essais pour réussir cet examen. Si on échoue à la deuxième tentative, le doctorat s’arrête et on recommence tout le cycle. Cela veut dire que le/la candidat(e) doit suivre les cours obligatoires et se représenter à l’examen de synthèse. En résumé, si vous redoublez votre cycle scolaire, il faut repartir sur deux années ! Eh oui… la première année pour valider les cours obligatoires et la seconde pour se présenter à l’examen de synthèse.
L’examen de synthèse est difficile. Il est notoire que le taux de succès n’est que de 10 à 20 %. Comme vous pouvez vous en douter au vu de ce chiffre, cet examen met les étudiants dans un état second (selon la définition en médecine, l’état second est un état dans lequel la conscience est altérée, où l’on n’est pas en pleine possession de ses moyens). Mais tout cela est volontaire ! L’université met les étudiants à rude épreuve sur ce moment de rush pour sélectionner ceux et celles qui se destinent à préparer et à obtenir la plus haute distinction du monde académique.
Il s’agit donc d’un moment suspendu, dirons-nous dans le parcours doctoral (eh oui, là on ne rigole plus… en gros, tu restes ou tu sors !). Premièrement, ce temps est suspendu car il joue un rôle dans la détermination de la capacité du candidat au doctorat à poursuivre la suite de son programme doctoral. Passer cet examen de synthèse est une condition préalable pour passer à l’étape suivante du programme d’études supérieures et pour commencer sa recherche de thèse. Ainsi, de candidat au doctorat nous devenons doctorant.e. Un cycle du programme s’estompe pour laisser place à un autre, et ainsi de suite pendant 3, 4, 5 ou 7 années.
Je ne vous dis pas l’âge que j’aurai à la fin de ce parcours ! Franchement, de vous à moi, existe-t-il vraiment une fin quand on se lance dans ce genre d’aventure ?

Source dessin de Imius dans https://centres-sociaux-bretagne.fr/wp-content/uploads/2023/11/Habitat-et-vieillissement-BD.pdf Deuxièmement, il met en jeu la compréhension du candidat quant à son domaine de prédilection, ainsi que sa capacité à mener des recherches de haut niveau, de comprendre la commande du jury d’examen de synthèse, tant pour l’épreuve écrite que pour l’épreuve orale.
Voici ce que l’on peut lire sur le document fourni par l’Université de Montréal ayant pour titre « DIRECTIVES RELATIVES À L’EXAMEN DE SYNTHÈSE »
Le Comité d’examen de synthèse et de thèse
Le comité d’examen de synthèse et de thèse d’un étudiant est composé de trois personnes, dont le directeur de thèse, (ou quatre dans le cas d’une codirection). L’étudiant devrait avoir discuté avec son directeur de la composition de son comité d’examen de synthèse avant la fin de son quatrième cours (la date limite pour établir le comité est le 15 avril). À ce moment, le comité du programme, sur recommandation du responsable du programme, nomme les membres du comité de l’étudiant. Le directeur de thèse de l’étudiant est celui qui doit prendre contact avec les deux autres membres. Si des problèmes sérieux surgissent dans la constitution du comité, il y a lieu d’en saisir le responsable du programme. Outre le directeur (et éventuellement le co-directeur) de recherche de l’étudiant, le comité peut être composé de membres de l’École ou d’une autre École, voir même d’une autre discipline que ce soit à l’UdeM ou dans une autre université. Cependant, les membres doivent avoir complété un doctorat dans leur discipline, avoir une affiliation universitaire et démontrer une certaine expérience dans l’encadrement d’étudiants de 2e-3e cycle.
La première tâche officielle du comité consiste à administrer l’examen de synthèse.
Bim ! C’est du sérieux. Soit on fuit, soit on prend le temps d’accueillir cette épreuve comme une invitation au dépassement de soi-même. Pour ma part, j’ai choisi la deuxième option. C’est moi qui ai décidé de m’engager (à mon âge !!!) dans ce parcours doctoral, personne ne m’a forcé à m’inscrire à l’université. Donc j’assume pleinement ce qui m’arrive (un choc cognitif ! des sueurs ! de l’angoisse…).

Ma bibliothèque À ce jour, je n’ai donc pas le résultat de mon travail. Je vais tout de même vous partager (sous la forme de plusieurs tribunes) la manière dont je m’y suis pris pour aborder ce travail exigeant de lecture, de réflexion et d’écriture.
Revenons aux attentes et aux enjeux de l’examen de synthèse.
En général, les étudiants sont amenés à répondre aux questions posées par un comité de professeurs experts dans leur domaine de recherche. Dans le texte « DIRECTIVES RELATIVES À L’EXAMEN DE SYNTHÈSE », on peut lire ceci :
« La partie écrite de l’examen de synthèse se compose des réponses formulées aux questions convenues conjointement entre l’étudiant et son comité. Lorsque l’étudiant reçoit les questions pour son examen de synthèse, il dispose d’une période maximum de quatre mois pour produire la partie écrite de son examen (la date limite pour soumettre l’écrit est le 1er septembre).
L’examen comporte de 1 à 3 questions2, lesquelles couvrent habituellement les domaines suivants : cadre théorique et conceptuel, connaissance de la matière, enjeux théoriques ou méthodologiques. Cependant, les membres du comité, conjointement avec l’étudiant, décident de l’orientation spécifique et du contenu des questions.
La longueur totale de la partie écrite de l’examen se situe autour de 15,000 mots, excluant la bibliographie. En cas d’ajournement, des développements supplémentaires peuvent être demandés.
Une fois que la période de rédaction de quatre mois est commencée, au cours de son premier mois (soit avant le 31 mai), l’étudiant dresse une liste de références pertinentes en regard des questions posées par son comité d’examen de synthèse. Cette liste est alors soumise aux membres du comité qui doivent, au cours du même mois (toujours avant le 31 mai) et chacun selon son propre champ d’expertise, s’assurer que les textes les plus pertinents s’y trouvent et, s’il y a lieu, transmettre les compléments bibliographiques manquants. L’étudiant pourra (devra) par la suite bonifier cette liste de départ avec d’autres références et transmettre cette liste au responsable du programme.
Toujours à l’intérieur de cette période de rédaction, au bout de deux mois (soit avant le 30 juin), l’étudiant est autorisé à échanger avec son directeur de recherche sur l’état d’avancement de l’examen, l’orientation qu’il donne aux réponses et les difficultés rencontrées. Toutefois, il n’y a pas de lecture ou d’évaluation préliminaire, partielle ou totale, de la partie écrite de l’examen avant que l’étudiant ne dépose formellement son texte au comité à la fin des quatre mois (date limite le 1er septembre).
À l’intérieur de la période d’un mois qui suit la réception du document (soit avant le 1er octobre), le comité d’examen de synthèse décide si le texte écrit nécessite des corrections majeures ou si l’étudiant est prêt pour l’épreuve orale. Si le comité juge, à la majorité des voix, que la partie écrite est satisfaisante, l’étudiant est invité à se soumettre à l’épreuve orale. Si le comité juge que la partie écrite est insatisfaisante, l’examen est ajourné, et le comité demande à l’étudiant de retravailler ses réponses aux questions et de déposer une nouvelle version de l’écrit dans un maximum de trois mois. Si celle- ci est jugée satisfaisante, l’étudiant se présente alors à l’épreuve orale. Si, par contre, le comité juge à nouveau, et à l’unanimité des voix, que le travail écrit est insatisfaisant, l’étudiant est alors noté comme ayant échoué l’examen et est exclu du programme. Suite à chaque évaluation de l’écrit, le comité doit remettre à l’étudiant un rapport d’évaluation.
Ainsi, si l’on se tient au propos ci-dessous, le succès de cet examen dépend de la démonstration d’une compréhension et d’une maîtrise approfondies de son domaine de recherche.

Il n’y a aucune méthode fournie par mon département. Celui-ci considère que les cours obligatoires et les interactions avec les collègues de notre cohorte, les échanges avec les enseignant.e.s et notre directeur.trice de thèse sont suffisants pour nous permettre de produire « le texte » de notre examen de synthèse. J’avoue qu’une grande part d’incertitude surgit au moment de la remise officielle des questions du jury d’examen de synthèse.
Purée… J’aurais dû me prendre en photo, car je pense sincèrement que je devais être méconnaissable !!
Première étape : nous n’avons pas décidé du domaine de l’investigation de la recherche
Vous l’avez compris, le domaine de la recherche est discuté avec votre directeur de thèse, puis validé par le comité d’examen de synthèse. Il n’y a certes pas de méthodes pour rédiger le texte. Néanmoins, il existe une réelle démarche pédagogique pour entrer dans le travail de l’examen de synthèse. Les différents échanges avec votre directeur de thèse permettent de situer votre cheminement de pensée. Il s’agit pour lui (ou elle) de vous aider à partir de cet examen de synthèse dans un travail de dépassement cognitif, afin de passer à l’étape suivante de votre programme. Du moins, c’est ainsi que j’ai compris l’exercice.
Nous ne sommes plus au niveau d’exigence du master (maîtrise au Québec), mais bien de celui du doctorat. On vous initie au plus haut niveau de la réflexion et de la recherche avant de vous lancer dans l’écriture de votre examen de synthèse. Une fois cette étape franchie, vous devez présenter une recherche bibliographique à votre directeur.trice de thèse. Vous aurez les questions officielles du jury, et c’est à ce moment que le chronomètre s’enclenche.
La suite dans le prochain post (plus court !).

(Non, ce n’est pas moi sur la photo ! Par contre, par analogie ça donne l’état d’esprit pour conquérir l’examen de synthèse. ) Il paraît que cela adoucit les mœurs…Portishead – Sour Times, ça vous tente ?
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Pour citer cet article :
Le PhD version américaine : mon expérience de travail pour l’examen de synthèse. Épisode 1. Le contexte et l’enjeu de l’examen de synthèse, André Decamp. André Decamp, Regards sur le travail social, 16 septembre 2024. https://andredecamp.fr/2024/09/16/ma-methode-de-travail-pour-lexamen-de-synthese/
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Une nouvelle rubrique sur mon site : Les méthodes de travail pour l’étudiant.e en travail social

C’est la rentrée ! Chères abonnées, chers abonnés,
Votre abonnement est un bien précieux.
Je vous remercie chaleureusement de prendre le temps de lire le contenu de ce site. Je compte poursuivre cette aventure en vous proposant une nouvelle rubrique sur mon site « Les méthodes de travail pour l’étudiant.e en formation académique ou professionnelle en travail social ».
Certains d’entre vous sont inscrits dans des parcours de formation académique et/ou professionnelle (double diplomation). Si un jour, un moment, vous ressentez du découragement dans le cadre de votre travail, si vous vous heurtez à une difficulté et êtes tenté d’abandonner, alors n’hésitez pas, ouvrez cette section de mon site.Vous y découvrirez une idée, un exemple, qui vous permettront de dépasser l’obstacle que vous devez traverser et vous vous apercevrez que la réponse était en vous. Vous ne saviez juste pas où ni comment l’identifier. Le partage est toujours le chemin de la redécouverte de soi. Je ne vous propose pas des recettes, mais davantage un partage de trucs et astuces qui m’ont permis de franchir des étapes. Quelque soit le stade où vous vous trouvez, ces stratégies vont aideront à gagner en efficacité, et par conséquent, en apaisement mental. Si je devais résumer mon objectif, ce serait de vous aider à trouver les ressources nécessaires pour vous permettre d’affronter le trop-plein d’émotions inutiles (oui, certaines d’entre elles nous enferment plus qu’elles ne nous libèrent !), afin d’y voir plus clair.
Enfin, si vous avez des demandes spécifiques quant aux difficultés que vous rencontrez, vous
pouvez les préciser en commentaires ou les transmettre vers l’adresse mail
andredecamp@free.frIDLES – A HYMN