Le « ghosting » des recruteurs
Par André Decamp

Selon une enquête LinkedIn, 45 % des candidats déclarent avoir été « ghostés » par un recruteur et 23 % l’ont vécu à plusieurs reprises. Les moments où ce silence intervient varient : 32 % des candidats ne reçoivent jamais de réponse après avoir postulé, 18 % voient la relation s’interrompre après un ou plusieurs entretiens et 16 % n’ont plus aucune nouvelle après l’envoi d’une offre. Cette situation a progressivement modifié les attentes des candidats.
Aujourd’hui, seuls 48 % des gens s’attendent à une réponse après avoir postulé, tandis que 81 % disent que cela les affecte de ne pas en recevoir. La littérature académique dit que ce phénomène est plus qu’une simple question de politesse au travail (Corbillé, Foli et Tassel, 2018). Des études à grande échelle montrent que le manque de réponse est en fait la situation la plus courante dans les recrutements (Beauregard, Arteau et Drolet-Brassard, 2019).
Pour les candidats du groupe majoritaire lui-même, seule une minorité de candidatures aboutissent à une réponse positive : le silence après une candidature est aujourd’hui l’expérience la plus probable sur le marché du travail. Cette idée est cohérente avec les travaux sur le recrutement digitalisé qui montrent que les candidats sont souvent confrontés à des procédures opaques, à une absence d’explication sur le traitement des candidatures et à une méconnaissance des logiques effectives de sélection, notamment lorsque les candidatures transitent par des plateformes, des formulaires ou des outils de tri automatisés (Pralong et Peretti-Ndiaye, 2023 ; Corbillé, Foli et Tassel, 2018).
Les recherches montrent également que cette non-réponse n’est pas répartie de façon neutre entre les candidats. Une étude menée dans la région métropolitaine de Québec, qui a consisté à envoyer 404 CV fictifs en réponse à 202 offres d’emploi, a montré que les candidats d’origine maghrébine ont subi un taux net de discrimination de 49 %, leur candidature étant rejetée dans près d’un cas sur deux alors que leurs compétences étaient équivalentes (Beauregard, Arteau et Drolet-Brassard, 2019). Les auteurs précisent également que le taux de rappel du candidat majoritaire est plus du double de celui des candidats minoritaires, ce qui signifie que ces derniers doivent envoyer en moyenne 2,1 fois plus de CV pour accéder à un entretien d’embauche.
Les résultats indiquent que les candidats portant des noms courants étaient plus souvent invités à un entretien, ce qui montre que le nom peut influencer le choix des CV. Ces résultats rejoignent d’autres analyses développées dans l’article, selon lesquelles le nom fonctionne comme un signal social permettant aux recruteurs de déduire une origine supposée, puis d’orienter leurs décisions de sélection à partir de stéréotypes, de croyances ou de préjugés, souvent sans expression explicite de racisme ou de rejet ouvert (Beauregard, Arteau et Drolet-Brassard, 2019).
La discrimination peut venir des choix clairs des recruteurs ou de la discrimination statistique, où l’appartenance à un groupe est utilisée pour juger la productivité d’un candidat (Beauregard et al., 2019). L’article dit aussi que ces mécanismes peuvent être une forme de discrimination indirecte ou cachée, surtout quand les CV sont triés rapidement, dans un moment de forte charge mentale, et que les recruteurs utilisent des signaux simples pour choisir quels profils doivent aller plus loin. Des études en psychologie sociale et en économie comportementale montrent que les choix de recrutement peuvent aussi être influencés par des biais cognitifs, en plus des mécanismes économiques habituels. Dans des situations où les recruteurs doivent traiter rapidement de nombreuses candidatures, le manque de temps, l’incertitude des critères de sélection, poussent à utiliser des stéréotypes pour trier les CV. Cette logique est d’autant plus plausible dans des environnements de recrutement où les outils numériques accélèrent la circulation des candidatures, augmentent les volumes à traiter et poussent les recruteurs à s’appuyer sur des instruments de présélection et de filtrage de plus en plus standardisés (Corbillé, Foli et Tassel, 2018).
En plus de l’accès inégal à l’emploi, les études montrent aussi les impacts psychologiques des refus répétés. L’étude sur de jeunes Français qui ont du mal à trouver un emploi montre qu’ils ont du mal à saisir les règles du recrutement en ligne et continuent d’utiliser des méthodes peu efficaces, comme chercher un « CV parfait » qui doit répondre exactement aux attentes des recruteurs (Pralong et Peretti-Ndiaye, 2023). Les auteurs montrent aussi que les jeunes interrogés comprennent mal le fonctionnement du recrutement en ligne, connaissent peu les mécanismes de tri, mobilisent peu les réseaux sociaux comme outils actifs de recherche d’emploi et tendent à utiliser les plateformes comme Indeed de manière routinière, sans réelle maîtrise des logiques de sélection à l’œuvre.
Lorsque les échecs se répètent sans raison apparente, certains candidats ont tendance à mettre leurs résultats sur le compte de la chance ou de la malchance, ce que les auteurs appellent une forme de « pensée magique » face à l’incertitude du marché du travail (Pralong et Peretti-Ndiaye, 2023). L’analyse montre que cette pensée magique survient quand les candidats ne peuvent plus lier leurs actions à des résultats clairs, à cause de la complexité des procédures, du manque de retour et des refus silencieux répétés.
Ces résultats soulignent le paradoxe du recrutement en ligne. En effet, les outils numériques sont souvent perçus comme une manière de réduire les différences d’information entre les candidats et les employeurs. Cependant, ils peuvent aussi compliquer le processus de recrutement. D’un côté, il y a plus de candidatures ; de l’autre, des algorithmes servent à les trier. Cela augmente la probabilité de ne pas avoir de réponse.
Les candidatures augmentent, on utilise des algorithmes pour les trier, et les méthodes de recrutement évoluent. Autant de raisons qui rendent les choix plus difficiles pour les candidats et augmentent le risque de ne pas avoir de réponse. Ce constat est fortement corroboré par l’enquête de Corbillé, Foli et Tassel (2018), qui montre que les recruteurs utilisent aujourd’hui une pluralité d’outils numériques plateformes de diffusion, CVthèques, réseaux sociaux professionnels, extensions de sourcing, dispositifs de suivi de viviers et que ces outils sont à la fois au service de l’efficacité organisationnelle et producteurs de nouvelles tensions, paradoxes et opacités dans la relation candidats-recruteurs.
Le ghosting est donc lié davantage à un système de recrutement où affluent de nombreuses candidatures, où la sélection est en partie automatisée et où les décisions sont influencées par des règles professionnelles, des contraintes organisationnelles et des biais de pensée. Les travaux de Corbillé et al. montrent en effet que les outils numériques ne servent pas seulement à recruter, mais aussi à gérer des volumes, à filtrer, à organiser les flux, à suivre les viviers et à rationaliser le travail des recruteurs ; ils rappellent aussi que ces outils sont insérés dans des contextes de travail marqués par la dispersion, la multiactivité, la recherche d’efficacité et la nécessité de traiter une masse croissante de traces et de candidatures.
Dans ce contexte, une question se pose pour les entreprises et les spécialistes des ressources humaines. Si ne pas répondre est courant dans les recrutements, doit-on changer la façon de communiquer avec les candidats pour rétablir la confiance sur le marché du travail et diminuer les effets négatifs du silence des recruteurs ? Cette question est d’autant plus importante, car les recherches montrent trois phénomènes qui se rejoignent : le silence devient normal dans les recrutements, il y a des biais selon les profils des candidats, et le recrutement devient de plus en plus opaque avec la digitalisation.
Liste de références
- Beauregard, J.-P., Arteau, G., & Drolet-Brassard, R. (2019). Testing à l’embauche des Québécoises et Québécois d’origine maghrébine à Québec. Recherches sociographiques, 60(1), 35-61. https://doi.org/10.7202/1066153ar
- Corbillé, S., Foli, O., & Tassel, J. (2018). Ce que les recruteurs font des outils numériques : pratiques, enjeux et paradoxes. Communication & Organisation, 53, 19-38. https://doi.org/10.4000/communicationorganisation.5955
- Pralong, J., & Peretti-Ndiaye, M. (2023). Ce que les NEET font du recrutement digitalisé : conventions et pensée magique. Annales des Mines – Gérer & comprendre, 152, 48-58.
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Pour citer cet article :
Carnets d’étudiant·e·s en travail social #10. Le « ghosting » des recruteurs. André Decamp, Regards sur le travail social, 19 mars 2026. https://andredecamp.fr/2026/03/18/carnets-detudiantes-en-travail-social-10/
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