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Tribune libre # 20 Comment écrire l’éducation populaire en 2026 ?

Le management est-il soluble dans l’éducation populaire ? Une analyse critique des transformations organisationnelles et éthiques.
Par André Decamp
Résumé
Cet article analyse la diffusion des logiques managériales dans l’éducation populaire et montre qu’elles fragilisent le projet émancipateur en subordonnant l’action éducative à des critères de performance, de mesure et de conformité. Il met en évidence que les instruments de gestion, loin d’être neutres, participent à une reconfiguration des finalités associatives. L’article montre toutefois que des pratiques de gestion subordonnées au projet politique peuvent préserver le sens et l’éthique de l’action collective, à condition d’être pensées comme des médiations discutées, contextualisées et démocratiquement gouvernées.
Introduction
L’éducation populaire s’est historiquement constituée comme un projet politique d’émancipation visant la transformation sociale par la participation des individus, l’action collective et la reconnaissance de la singularité des sujets, en rupture avec une conception strictement scolaire ou utilitariste de l’éducation (Rousseau, 2001, p. 11-13). Elle s’inscrit dans une tradition critique qui refuse la réduction de l’acte éducatif à une transmission de compétences fonctionnelles ou à une prestation de services répondant à des standards externes, en affirmant la centralité du débat, de l’expérience vécue et de la construction collective de sens (Laville, 2022, p. 7–10). Dans cette perspective, l’organisation n’est jamais une fin en soi, mais un support et un cadre de coopération mis au service d’une finalité éducative et démocratique, subordonnée au projet politique porté par les acteurs associatifs (Rousseau, 2001, p. 11-15).
Cette classification des orientations compose un fondement hiérarchisant de l’éducation populaire : quand la gestion est encline à se transformer en précepte prévalent et à se mécaniser, elle s’expose à astreindre l’action éducative à des raisonnements de contrôle et de rationalisation contradictoires avec la nécessité d’émancipation (Bernet et al., 2016, p. 181-184).
Cependant, les associations d’éducation populaire font face à des réorientations extrêmes, indissociables de la métamorphose de l’action publique, depuis des décennies. L’accroissement des mécanismes d’évaluation, la mise en concurrence par le biais d’appels à projets et la contractualisation déportent le point d’équilibre de l’action associative en direction des sollicitations de résultats, d’auditabilité et de preuves. Rousseau a démontré que ces transformations contribuent à une redéfinition de l’intention éducative en termes d’objectifs quantifiés, entretenant un malaise autour du sens, quand l’action associative est contrainte d’apporter des réponses à des commandes publiques, quelquefois détournées des nécessités de la réalité et des discussions du terrain (Rousseau, 2001, p. 11-15). Bernet, Eynaud, Maurel et Vercher-Chaptal analysent ce déplacement à travers la notion de « gestion formelle », issue d’une rationalité marchande qui place la performance, l’efficience et la mesure des résultats au cœur de la conduite des organisations, contribuant à une colonisation progressive du champ associatif par des catégories de pensée exogènes (Bernet et al., 2016, p. 181-184).
Dans ce contexte, la question de la « solubilité » du management dans l’éducation populaire ne peut être réduite à un débat technique sur l’efficacité des outils. Les instruments de gestion ne sont jamais neutres : ils participent à définir ce qui fait valeur, ce qui doit être reconnu et ce qui mérite d’être gouverné (Bernet et al., 2016, p. 181-184). L’enjeu devient alors politique et éthique : il s’agit d’interroger la compatibilité entre une rationalité gestionnaire fondée sur la performance et le contrôle, et un projet éducatif visant l’émancipation, la participation et la reconnaissance de la singularité des sujets (Rousseau, 2001, p. 11-15). Depenne montre que cette tension renvoie à un conflit de rationalités, dans lequel l’outil, lorsqu’il s’autonomise, tend à reconfigurer la finalité elle-même en subordonnant la relation humaine et l’exigence éthique à des impératifs de maîtrise et de standardisation (Depenne, 2018, p. 19-22 ; Depenne, 2021, p. 202-204).
L’objectif général de cet article est d’analyser comment la diffusion des instruments de gestion reconfigure les finalités de l’éducation populaire et de préciser sous quelles conditions organisationnelles, politiques et éthiques une gestion subordonnée peut préserver le projet émancipateur. Sur le plan théorique, l’article contribue à clarifier le mécanisme par lequel l’outillage gestionnaire redéfinit ce qui compte comme valeur et réussite dans les organisations associatives. L’article est structuré en cinq parties, correspondant aux principaux résultats de l’analyse de la littérature.
Cadre théorique et questions de recherche
L’analyse s’inscrit dans une perspective critique des rationalités organisationnelles, considérant que les instruments de gestion sont porteurs de normes, de valeurs et de rapports de pouvoir. Elle fait appel aux idées d’éducation populaire en tant que projet politique libérateur (Rousseau, 2001). Elle se fonde également sur les concepts de gestion formelle et de gestion plurielle (Bernet et al., 2016), d’idéologie techniciste (Depenne, 2018) et sur les tensions paradoxales présentes au sein des organisations associatives (Nativel, 2017).
L’article adopte par ailleurs un positionnement épistémique critique, attentif aux effets politiques et éthiques des dispositifs de gestion.
Trois questions de recherche structurent l’analyse : Comment les instruments de gestion contribuent-ils à redéfinir ce qui est considéré comme ayant valeur dans l’éducation populaire ? Quelles tensions organisationnelles, politiques et éthiques résultent de cette diffusion managériale ? Quelles conditions permettent de maintenir une gestion subordonnée au projet émancipateur ?
Méthode
Cette recherche adopte une démarche qualitative fondée sur une analyse critique de littérature. Conformément aux objectifs de l’article, il ne s’agit pas d’une enquête empirique, mais d’un travail théorique visant à analyser les effets organisationnels, politiques et éthiques de la diffusion des logiques managériales dans l’éducation populaire.
Le corpus est composé de travaux issus de la sociologie des associations, de l’économie sociale et solidaire et de la critique du technicisme, sélectionnés en raison de leur contribution explicite à l’analyse des instruments de gestion, des tensions organisationnelles et des finalités émancipatrices (Rousseau, 2001 ; Bernet et al., 2016 ; Depenne, 2018, 2021 ; Maisonnasse et al., 2019 ; Nativel, 2017 ; Felgerolles et al., 2024 ; Grasperge, 2025). Une approche thématique et comparative a été utilisée pour mener à bien l’analyse. L’identification des concepts analysés par les auteurs rices a été le fil conducteur de l’examen des documents. La reconnaissance de processus, telles l’autonomisation, la normalisation et le technification du ressort de la gestion, a aussi été simplifiée par cette analyse. L’analyse des impacts sur les intentions éducatives, la relation pédagogique et la gouvernance a été réalisée par la suite. Ces données ont été articulées en pôles d’analyse appropriés, formulés tels les résultats théoriques de la recherche.
Cette démarche est cohérente avec le positionnement épistémique critique adopté dans l’article, qui considère les instruments de gestion comme socialement construits, politiquement situés et porteurs d’effets normatifs sur l’action éducative
Résultats de l’analyse
L’éducation populaire comme projet politique fondé sur la primauté de l’humain
Premier résultat : la littérature converge pour définir l’éducation populaire comme un projet politique fondé sur la primauté de l’humain, de la relation et de l’expérience vécue (Rousseau, 2001, p. 11-13). L’émancipation repose sur la reconnaissance de l’altérité, la conflictualité démocratique et la production collective de sens, indissociables de la participation active des sujets (Laville, 2022, p. 9-12). Cette orientation s’oppose à toute logique de standardisation et implique une organisation conçue comme un moyen au service du projet éducatif, et non comme un cadre normatif autonome (Depenne, 2021, p. 199-201 ; Bernet et al., 2016, p. 181-184). Les travaux soulignent ainsi une hiérarchie explicite des finalités, dans laquelle la gestion est historiquement subordonnée au projet politique (Rousseau, 2001, p. 11-13).
La diffusion des logiques managériales et le tournant techniciste
Deuxième résultat : cette hiérarchie est mise à l’épreuve par la diffusion des logiques managériales. La gestion formelle impose la performance, la comparabilité et l’auditabilité comme critères centraux de légitimité (Bernet et al., 2016, p. 181-184). Ce virage managérial encourage l’autonomie de la gestion et déplace le focus du travail concret et du projet social (Maisonnasse et al., 2019, p. 3-6). Depenne caractérise cette dynamique comme une idéologie techniciste, marquée par la prévalence de la technique sur l’humain et la réduction de l’action éducative à des résultats quantifiables (Depenne, 2018, p. 19-22).
Des tensions structurelles entre rationalité managériale et projet émancipateur
Troisième résultat : l’introduction du management génère des tensions structurelles durables opposant participation et contrôle, engagement militant et professionnalisation normative, singularité et standardisation (Nativel, 2017, p. 74-76 ; Rousseau, 2001, p. 18–21 ; Maisonnasse et al., 2019, p. 6-7). Ces tensions sont structurelles et non conjoncturelles, car elles résultent du pilotage de projets émancipateurs par des dispositifs instrumentaux (Bernet et al., 2016, p. 181-184). Depenne montre que ces tensions menacent l’éthique même de l’action éducative lorsque la relation est remplacée par la maîtrise et la protocolisation (Depenne, 2021, p. 199-204).
- La gestion comme vecteur de déshumanisation ou comme outil subordonné
Quatrième résultat : la littérature n’aboutit pas à une incompatibilité absolue entre gestion et éducation populaire. Des outils peuvent produire du sens lorsqu’ils sont contextualisés, coconstruits et appropriés collectivement (Maisonnasse et al., 2019, p. 3-5). Bernet et al. proposent le concept de gestion plurielle, articulant projet, organisation et action dans la trajectoire associative (Bernet et al., 2016, p. 181-187). Toutefois, la standardisation issue des démarches qualité et des référentiels limite cette réappropriation et tend à substituer la conformité à la rencontre (Depenne, 2018, p. 21-23).
Effets du management sur l’engagement, la gouvernance et la relation éducative
Cinquième résultat : les logiques managériales transforment les formes d’engagement et la gouvernance associative. La professionnalisation technicisée valorise l’expertise gestionnaire au détriment de l’expérience militante et bénévole (Rousseau, 2001, p. 18-21 ; Nativel, 2017, p. 74-76). Ce déplacement reconfigure la définition de la réussite, qui passe de la délibération collective à la conformité contractuelle (Bernet et al., 2016, p. 181-184). Les travaux récents montrent que la néomanagérialisation s’impose sans produire les effets promis, tout en dégradant les conditions de travail (Felgerolles et al., 2024, p. 304-309). Grasperge met en évidence des tensions similaires dans les dispositifs d’accompagnement à la scolarité (Grasperge, 2025, p. 20-21). Depenne décrit enfin le basculement vers la prise en charge comme une rupture éthique majeure (Depenne, 2021, p. 209-213).
Discussion, apports et limites
L’apport théorique de cet article réside dans la clarification du mécanisme par lequel les instruments de gestion reconfigurent les finalités de l’éducation populaire, en transformant ce qui compte comme valeur et réussite. Il montre que la question centrale n’est pas celle d’une compatibilité abstraite entre management et éducation populaire, mais celle du rapport de domination ou de subordination entre rationalité gestionnaire, projet politique et exigence éthique (Bernet et al., 2016, p. 181-187 ; Depenne, 2021, p. 202-205). L’exigence de protéger les sphères de discussion, la gouvernance des associations et le déploiement collaboratifs d’instruments constituent les challenges de gestion à relever.
Néanmoins, quelques restrictions sont inhérentes à cet article. Tout d’abord, il est basé sur un examen critique de la littérature, sans investigation synthétique directe et autour d’une composition déterminée. Des travaux d’observation à venir, prenant en compte des rapprochements dans différents champs associatifs, des examens de dispositifs contractuels et des enquêtes sur le terrain pourraient étayer cette étude.
Conclusion
Le management n’est pas un outil neutre. Lorsqu’il s’inscrit dans une logique techniciste fondée sur la maîtrise, la performance et la standardisation, il est incompatible avec l’exigence éthique et politique de l’éducation populaire (Depenne, 2021, p. 199-204). Des formes de gestion subordonnées, réflexives et discutées collectivement peuvent toutefois contribuer à la pérennité organisationnelle sans dissoudre le sens du projet (Bernet et al., 2016, p. 181-187 ; Maisonnasse et al., 2019, p. 24-26). L’organisation ne peut rester un moyen au service de l’émancipation qu’à la condition que le projet politique demeure premier sur l’instrument.
Liste des Références
- Bernet, J., Eynaud, P., Maurel, O., & Vercher-Chaptal, C. (2016). Ne pas perdre l’association gestion faisant. Dans C. Vercher-Chaptal, P. Eynaud, J. Bernet, & O. Maurel (Eds.), La gestion des associations (p. 181-199). Érès.
- Bernet, J., Eynaud, P., Maurel, O., & Vercher-Chaptal, C. (2016). Plaidoyer pour une autre gestion. Dans C. Vercher-Chaptal, P. Eynaud, J. Bernet, & O. Maurel (Eds.), La gestion des associations (p. 201-213). Érès.
- Depenne, D. (2018). Accompagnement éthique et critique du technicisme. Dans Accompagner les adolescents (p. 13-23). Érès.
- Depenne, D. (2021). Réflexion éthique sur un travail social mutilé. Les Cahiers de l’Actif, (536–537), 199-213.
- Felgerolles, A., Hamidi, C., Morel, L., & Soumagbo, V. (2024). La néomanagérialisation prise aux mots : Interroger le « succès » des associations de promotion de l’égalité des chances. Revue française des affaires sociales, (2), 303-320.
- Grasperge, A. (2025). Quand l’impératif scolaire s’invite dans le projet de l’éducation populaire : Tensions et négociations entre parents et acteurs d’une association. Tréma, 63, 1-22.
- Maisonnasse, J., Petrella, F., & Richez-Battesti, N. (2019). Préserver le sens dans les organisations de l’économie sociale et solidaire : Quels outils de gestion ? RIMHE – Revue Interdisciplinaire Management, Homme & Entreprise, 8(34), 3–29. https://doi.org/10.3917/rimhe.034.0003
- Nativel, J.-B. (2017). Manager les tensions paradoxales dans l’économie sociale et solidaire : Le cas des maisons des jeunes et de la culture. Revue internationale de l’économie sociale (Recma), (344), 74-88.
- Rousseau, F. (2001). L’éducation populaire : Entre commandes publiques et besoins sociaux, le projet associatif est en crise de sens. Revue internationale de l’économie sociale (Recma), (279), 11-25.
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Pour citer cet article :
Tribune libre #20 Comment écrire l’éducation populaire en 2026 ? Le management est-il soluble dans l’éducation populaire ? Une analyse critique des transformations organisationnelles et éthiques, André Decamp. André Decamp, Regards sur le travail social, 3 février 2026.
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Carnets d’étudiant·e·s en travail social # 6

Quand étudier au Québec devient un luxe
Par André Decamp
Cette tribune est directement issue de la lecture d’un article rédigé par Mathilde Beaulieu Lépine et publié dans Le Devoir, intitulé « Le Québec exigera davantage d’argent des étudiants étrangers dès le 1er janvier 2026 ». Elle s’appuie strictement sur les informations rapportées par ce média et propose une réflexion ancrée dans le champ du travail social, sans extrapolation ni ajout de faits non établis.
À compter du 1er janvier 2026, le gouvernement du Québec exigera des étudiant·e·s internationaux qu’ils et elles démontrent des ressources financières nettement plus élevées pour obtenir leur autorisation d’études. Selon Le Devoir, le montant minimal requis pour couvrir les frais de subsistance passera d’environ 15 500 $ à plus de 24 600 $ CAD, et ce sans inclure les frais de scolarité ni les coûts de transport (Le Devoir, 29 décembre 2025 ; Monthetford, 29 décembre 2025). La démonstration de ressources financières demeure donc une exigence connue, mais son relèvement marque une rupture importante pour de nombreux projets d’études.
Dans les Carnets d’étudiant·e·s en travail social, cette annonce résonne particulièrement. On y parle souvent de vocations, de justice sociale, de solidarité. La mesure soulève alors une question centrale, qui ne relève pas de l’idéologie, mais de l’analyse sociale : qui pourra encore se permettre d’étudier au Québec dans des disciplines à forte valeur sociale, mais à faible rentabilité économique immédiate ?
Les programmes de travail social attirent historiquement des étudiant·e·s engagé·e·s dans le communautaire, parfois issu·e·s de milieux modestes, et porté·e·s par un projet de transformation sociale davantage que par une logique de rendement financier rapide. Les parcours vers ces formations reposent souvent sur des équilibres économiques fragiles, combinant économies personnelles, soutien familial limité et travail étudiant. Dans ce contexte, l’augmentation du seuil financier exigé devient un élément structurant du projet migratoire, parfois avant même l’évaluation des compétences ou du parcours académique.
Il ne s’agit pas d’ignorer les arguments avancés par les pouvoirs publics. Le coût de la vie a effectivement augmenté, et la précarité étudiante est une réalité documentée au Québec comme ailleurs (Monthetford, 29 décembre 2025). Toutefois, cette décision peut entrer en tension avec certaines valeurs sociales en filtrant les projets d’études selon la capacité économique, en réduisant potentiellement la diversité sociale et culturelle des cohortes étudiantes, et en fragilisant des formations du secteur social qui font déjà face à des enjeux de relève et de pénurie de main-d’œuvre.
Comment une politique publique, pensée comme pragmatique et réaliste, peut produire des effets d’exclusion indirects sur l’accès à la formation et à la mobilité internationale ?
Sources :
Le Devoir. (2025, 29 décembre). Le Québec exigera davantage d’argent des étudiants étrangers dès le 1er janvier 2026. https://www.ledevoir.com/actualites/immigration/944391/quebec-exigera-davantage-argent-etudiants-etrangers-1er-janvier-2026
Montheford.com. (2025, 29 décembre). Québec exigera davantage d’argent des étudiants étrangers dès le 1er janvier 2026. https://monthetford.com/2025/12/29/quebec-exigera-davantage-dargent-des-etudiants-etrangers-des-le-1er-janvier-2026/
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Tribune libre #3 Comment écrire le métier de Conseiller.ère d’Éducation Populaire et de Jeunesse en 2025 ?

CEPJ, un métier au cœur des enjeux qui traversent la société
Par Nicolas Favelier
Je ne connaissais pas le métier de CEPJ avant 2017.
J’étais alors secrétaire administratif et je découvrais le monde de « Jeunesse et Sports ».
J’avais fait des études d’espagnol à l’Université de Bourgogne, à Dijon, une objection de conscience dans le même établissement, et, comme l’Éducation nationale n’avait pas voulu de moi au CAPES, je me suis orienté vers un concours administratif.Bingo ! À la rentrée 1997, je me retrouvais secrétaire administratif du département où j’avais fait mes études.
En 2003, je suis ensuite passé par l’INRP (Institut national de recherche pédagogique) à Lyon, j’ai fait un passage dans des laboratoires de recherche à l’Université Lumière Lyon 2, avant de revenir à l’INRP pour en vivre la dissolution le 31 décembre 2010.
S’en est suivie une période très riche professionnellement : avec la création de l’Institut français de l’éducation (IFÉ), j’ai pu croiser des personnes comme Michel Lussault (géographe, professeur à l’ENS de Lyon, ancien directeur de l’IFÉ et président du Conseil supérieur des programmes), Luc Trouche (professeur émérite en didactique des mathématiques à l’ENS de Lyon, spécialiste de la formation des enseignants et de l’ingénierie pédagogique) ou Mathieu Potte-Bonneville (philosophe, ancien enseignant à l’ENS de Lyon, aujourd’hui directeur du Département culture et création à l’Institut français), qui m’ont permis de prendre conscience que, souvent — et de manière contre-intuitive —, les pas de côté étaient nécessaires pour avancer.
2017 donc : nouveau président de la République, nouveau gouvernement.
Je commence en septembre le travail de secrétaire administratif du collègue professeur de sport chargé du développement des pratiques, au sein du Pôle Jeunesse, Sports et Vie associative.
Je découvre un nouvel environnement professionnel, pas si éloigné, dans son esprit, de ce que j’avais connu dans l’enseignement supérieur : doctorants, enseignants-chercheurs et personnels administratifs avec qui je travaillais.Dès le début, ce qui m’a plu chez les collègues CEPJ, c’est ce que j’avais apprécié chez certains enseignants-chercheurs : une liberté de ton, une certaine insolence, mais toujours un profond respect de l’intérêt général et la volonté d’être utile au plus grand nombre, notamment aux publics les plus fragiles.
Alors que l’intégration à l’Éduc’ nat’ se préparait, je me souviens d’une réunion où les collègues de Jeunesse et Sports devaient présenter leurs missions à ceux de la Cohésion sociale.
La présentation devait se faire par la médiation d’un objet représentatif des missions.
Comme nous n’avions pas de nez rouge à disposition — rapport au fait que beaucoup de collègues, agents de l’État, nous prenaient pour des saltimbanques —, je proposai à la collègue CEPJ chargée de la présentation de prendre comme symbole un sac à dos.Car pour moi, encore aujourd’hui, c’est l’objet qui caractérise le mieux le métier de CEPJ.
Je pourrais aussi parler de boîte à outils ou de couteau suisse : je nous vois un peu comme des bricoleurs de l’éducation populaire.Tenus par notre posture d’agents de l’État et par le fameux cadre réglementaire, nous sommes aussi appelés, au quotidien, à réparer les fuites, colmater les fissures et assurer la bonne liaison des matériaux que nous travaillons.
Même si je suis jeune dans le métier j’ai eu le concours en 2022, je suis dans la fonction publique depuis longtemps ; j’y ai fait toute ma carrière, sans honte ni déshonneur.
J’ai donc vu la dégradation du service public, l’accélération de l’affaiblissement des services publics ces dix dernières années, combinée à la montée dans la société, notamment médiatique, des idées d’exclusion et de remise en cause des droits humains les plus fondamentaux.Tout cela impacte de plein fouet notre quotidien professionnel.
Pas facile de prôner des valeurs d’émancipation, d’égalité des droits et de défense des droits humains dans une société où les idées les plus réactionnaires gagnent du terrain.
Ce qui fait aussi l’intérêt du métier, dans mes missions auprès des associations, c’est la possibilité de faire remonter à la hiérarchie leurs interrogations et leurs besoins.
Le travail de terrain, les rendez-vous avec les partenaires, qu’ils soient associatifs ou institutionnels, les réunions d’information et les visites d’associations sont pour moi autant de moments privilégiés, de contacts directs et sans filtre — parfois rugueux —, qui me permettent d’affiner toujours davantage la connaissance du territoire sur lequel je travaille.
La culture « Jeunesse et Sports », pour moi, c’est une culture de solidarité et la revendication de l’émancipation comme élément de cohésion de la société.
L’entraide entre collègues est fluide ; j’apprécie qu’il soit possible de solliciter des collègues d’autres régions pour les consulter sur des questions professionnelles délicates ou complexes.
De plus, le contact avec le monde de la recherche, notamment avec les chercheurs — académiques ou indépendants — qui travaillent sur les questions relatives à l’ESS, permet de donner du sens et de remettre en contexte le quotidien de mes pratiques professionnelles d’agent de l’État.
Ce que je trouve épanouissant dans ce métier, c’est la possibilité de participer à des groupes d’échanges de pratiques professionnelles, comme ceux initiés par le « Lab’ métier » du ministère, avec pour thème l’ingénierie territoriale.
Cette communauté apprenante me permet d’avoir un espace de réflexion avec les collègues sur le déploiement de nos missions sur un territoire donné, avec toutes ses composantes.
Bien sûr, je ne suis pas dupe de la situation politique et institutionnelle, mais tant que je peux encore exercer mon travail dans le respect des valeurs de Liberté de conscience, d’Égalité des droits et de Fraternité comme horizon, je resterai.
Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à vous abonner pour être averti des prochains par mail (“Je m’abonne” en bas à droite sur la page d’accueil). Vous pouvez également me suivre sur LinkedIn.
Pour citer cet article :
Tribune libre #3 Comment écrire le métier de Conseiller.ère d’Éducation Populaire et de Jeunesse en 2025 ? CEPJ, un métier au cœur des enjeux qui traversent la société, Nicolas Favelier. André Decamp, Regards sur le travail social, 27 octobre 2025. https://andredecamp.fr/2025/10/27/tribune-libre-3-comment-ecrire-le-metier-de-conseiller-ere-deducation-populaire-et-de-jeunesse-en-2024/
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Tribune libre #19 Comment écrire l’éducation populaire en 2025 ?

Repenser l’éducation populaire : financements, subjectivités et enjeux contemporains
Par André Decamp
Doctorant en travail social, Université de Montréal, membre du Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES).
(Cet article est une republication d’un article original de Decamp, A. (2025, 19 septembre). Repenser l’éducation populaire : financements, subjectivités et enjeux contemporains. Institut ISBL. Consulté le 29 septembre 2025 à l’adresse https://institut-isbl.fr/repenser-leducation-populaire-financements-subjectivites-et-enjeux-contemporains/)
La question du financement des structures d’éducation populaire suscite, si l’on en croit plusieurs sources récentes, une inquiétude croissante : en 2025, 18 % des associations étaient contraintes de licencier pour préserver leur trésorerie (D’Alguerre, 2025) ; de plus, malgré une autofinanciation de 73 %, les 27 % de subventions publiques restent essentiels, surtout dans les territoires défavorisés (Artcena, 2025). Certaines MJC, dont une sur deux était en déficit en 2022, témoignent de la fragilité croissante de leur modèle économique (Le Monde, 2024).
Au final, l’éducation populaire représente un soubassement historique dans le domaine social et économique, et son maintien devrait prédominer sur les arbitrages budgétaires à brève échéance ; les intérêts concernés débordent du cadre local, si l’on considère son budget annuel de 26 milliards d’euros, ses 430 000 associations et les 467 000 emplois du secteur. (Educavox / An@é, 2025).
Trop souvent, ces structures sont perçues comme des « remorques » des pouvoirs publics, dépendantes de financements dont la pérennité demeure incertaine. Or, si l’on souhaite penser une « optimisation haute » de l’éducation populaire, il est nécessaire de la replacer dans un contexte plus large, comme celui qu’appellent Dardot et Laval (2010) avec leur réflexion sur la construction des communs et l’émancipation des individus.
Les travaux de Lebon (2025) corroborent les intérêts structurels, en démontrant qu’en France, l’éducation populaire est basée sur une fragmentation progressive du travail éducatif, impactant aussi bien des aspects du travail hors emploi (volontariat, service civique, bénévolat) que différents professionnels (musiciens, sportifs, animateurs). Cette disposition est toujours parcourue par des dynamiques de reproduction sociale, tout en apportant des réponses à un raisonnement basé sur l’émancipation.
En parallèle, l’analyse d’Hexopée (2025) remémore que l’éducation populaire ne peut être uniquement associée à un programme culturel ou éducatif, mais représente également un domaine social et économique de premier plan, avec ses 6 millions de bénévoles, son budget de 26 milliards d’euros, ses 430 000 associations et 467 000 salariés, soit 1 % du PIB français. Cette dimension illustre son influence inéluctable en matière d’ancrage territorial, d’insertion professionnelle et de cohésion sociale.
Néanmoins, la problématique majeure reste l’aptitude des citoyens à passer à l’action pour se transformer en authentiques acteurs et actrices. La vocation cruciale de l’éducation populaire se trouve dans cette problématique : accompagner et aider la formation de subjectivités agissantes. Ainsi que le remémore Maurel (2023), l’enjeu n’est pas uniquement de communiquer des savoirs, mais également de donner la possibilité aux individus de « s’éduquer ensemble par l’intermédiaire du monde » (p. 142).
De ce fait, pour quelle raison persister à plaider la cause de l’éducation populaire ? Sans doute, car elle représente un mécanisme collectif d’émancipation, de conscientisation et d’élucidation. Elle structure l’action collective et l’expérience individuelle, tout en faisant obstacle aux instrumentalisations de l’État et aux diktats du marché. Selon l’étude Hexopée (2025), les attributaires de l’éducation populaire montrent une confiance accrue dans leur aptitude à choisir leur orientation et rebondir dans le domaine professionnel, de même qu’ils déploient plus de compétences transversales (prise de responsabilité, sens du travail en équipe, aptitude à la communication) que les non-attributaires.
Toutefois, un certain nombre de challenges restent à relever. Des associations restent focalisées sur des doléances financières, alors même qu’elles n’arrivent pas à énoncer des solutions clairement identifiées. Néanmoins, ainsi que formulé par Lebon (2025), l’éducation populaire doit permettre la politisation des sujets écologiques et sociaux que le néolibéralisme a laissé à l’abandon et a aussi pour mission de tout mettre en œuvre pour créer d’autres méthodes de travail, créer ses outils propres et caractériser les méthodes à employer.
Appréhendée de cet angle, l’éducation populaire, loin de se cantonner à une offre limitée d’activités éducatives ou culturelles, est un moyen d’action historique, un instrument permanent, politique, mutuel et critique, dont le but est de métamorphoser les rapports sociaux et de contribuer à la mise en place d’imaginaires collectifs nouveaux (Maurel, 2023)
Liste références :
Artcena. (2025, 31 juillet). L’éducation populaire menacée. Artcena.
https://www.artcena.fr/fil-vie-pro/leducation-populaire-menaceeD’Alguerre, B. (2025, 24 janvier). Un tiers des structures de l’éducation populaire en grande difficulté économique. ASH.
Dardot, P., & Laval, C. (2010). La nouvelle raison du monde : Essai sur la société néolibérale. La Découverte.
Educavox / An@é. (2025, 10 juillet). L’éducation populaire, pilier méconnu de la République : un impact économique et social de 26 milliards d’euros. Educavox.
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Pour citer cet article :
Tribune libre #19 Comment écrire l’éducation populaire en 2025 ? Repenser l’éducation populaire : financements, subjectivités et enjeux contemporains, André Decamp. André Decamp, Regards sur le travail social, 30 septembre 2025. https://andredecamp.fr/2025/09/30/tribune-libre-18-comment-ecrire-leducation-populaire-en-2025-2/





