Mesurer l’impact ou reconnaître les savoirs ?

Réflexions à partir du webinaire de Martin Robert1 et Serigne Touba Mbacké Gueye2 animé par Jacques Caillouette3
J’ai récemment assisté à leur webinaire « Comprendre plutôt que mesurer : repenser l’évaluation du fonctionnement social dans une perspective phénoménologique » organisé par le Centre de recherche sur les innovations sociales – CRISES.
Au-delà des échanges sur l’évaluation et l’impact social, ce qui m’a particulièrement interpellé est la question de la production de la valeur sociale et des savoirs légitimes permettant de l’appréhender.
Une idée forte traverse les débats contemporains sur l’impact social : nous n’évaluons jamais uniquement des résultats. Montrosse-Moorhead et al. suggèrent de concevoir l’évaluation comme un espace pluraliste où cohabitent divers paradigmes, valeurs et usages, à expliciter plutôt qu’à unifier de manière coercitive (Montrosse-Moorhead et al., 2024, p. 2-6). Derrière chaque indicateur, chaque référentiel et chaque méthode d’évaluation se cachent des choix normatifs sur ce qui mérite d’être observé, reconnu et financé.
C’est précisément l’enjeu de ma recherche doctorale sur la mesure d’impact social dans les centres sociaux français.
L’un des apports majeurs du webinaire réside dans la remise en question de l’illusion de neutralité des outils de mesure. Depuis plusieurs années, les travaux de Florence Jany-Catrice montrent que les indicateurs ne sont pas de simples instruments descriptifs. Ils agissent comme des « repères cognitifs » qui orientent les décisions publiques, structurent les débats et définissent les critères de légitimité des actions sociales (Jany-Catrice, 2013, 2020). La question n’est donc plus seulement de savoir comment mesurer, mais également qui construit les catégories de mesure et dans quel objectif.
Cette interrogation devient particulièrement importante dans le champ de l’action sociale. Les centres sociaux ont historiquement été conçus comme des espaces de démocratie participative où les habitants sont considérés comme des acteurs capables de produire des connaissances sur leur propre réalité sociale. L’essor de mesure d’impact social tend à privilégier des formats de preuve. Ces formats répondent aux exigences de performance, de comparabilité et de reddition de comptes. Dans ce cadre, certains effets de l’action collective deviennent plus difficiles à rendre visibles. C’est notamment le cas de l’espoir ou encore des solidarités de proximité.
Le webinaire a fait émerger une question qui me paraît centrale : comment articuler l’exigence du travail de l’évaluation avec la pluralité des savoirs ?
Les travaux de Fricker et de Shiv Visvanathan offrent des pistes fécondes. Selon Fricker, les iniquités surviennent quand l’expression orale des groupes est discréditée ou que les groupes concernés ne disposent pas de ressources pour expliquer leurs expériences en public (Fricker, 2013, p. 1318-1320). Visvanathan corrobore le concept d’une justice cognitive prenant en compte la multiplicité des savoirs et écartant la supériorité d’une unique rationalité technocratique ou scientifique.
À mes yeux, la principale contribution du webinaire est précisément d’avoir rappelé que l’enjeu de l’évaluation n’est pas uniquement méthodologique. Cet enjeu semble à la fois ontologique et épistémique. Mesurer l’impact social, c’est aussi produire une représentation de la réalité sociale. Reste à savoir cette représentation permet de reconnaître les savoirs des personnes concernées ? Ou bien tend-elle à les marginaliser ?
Pour le moment, il est trop tôt pour l’affirmer.
Liste de références
- Fricker, M. (2013). Epistemic justice as a condition of political freedom? Synthese, 190(7), 1317–1332.
- Jany-Catrice, F. (2013). La performance totale : nouvel esprit du capitalisme ? Presses Universitaires du Septentrion.
- Jany-Catrice, F. (2020). L’investissement social : une nouvelle grammaire de l’action publique. Revue française de socio-économie, 25, 1-12.
- Montrosse-Moorhead, B., Shanks, T., et al. (2024). The garden of evaluation approaches.
- Visvanathan, S. (2006). A Carnival for Science: Essays on Science, Technology and Development. Oxford University Press.
- Martin Robert, travailleur social, formateur à l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec (OTSTCFQ). ↩︎
- Serigne Touba Mbacké Gueye, professeur, École de travail social, Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue et membre associé du CRISES. ↩︎
- Jacques Caillouette, professeur, École de travail social, Université de Sherbrooke et membre régulier du CRISES. ↩︎
Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à vous abonner pour être averti des prochains par mail (“Je m’abonne” en bas à droite sur la page d’accueil). Vous pouvez également me suivre sur LinkedIn.
Pour citer cet article :
Carnets d’étudiant·e·s en travail social #14. Mesurer l’impact ou reconnaître les savoirs ? André Decamp, Regards sur le travail social, 3 août 2026. https://andredecamp.fr/2026/08/03/carnets-detudiantes-en-travail-social-14/
En savoir plus sur André Decamp - Regards sur le travail social
Subscribe to get the latest posts sent to your email.