« Habiter le quartier : une pratique éducative en prévention spécialisée »
Entretien avec Samuel Anquez et André Decamp
André : Comment es-tu devenu éducateur de rue ? Qu’est-ce qui t’a amené à ce métier ?
Samuel :
Je crois que j’ai un parcours assez classique. J’ai commencé par les métiers de l’animation au début des années 2000, peut-être un peu avant, en 98 ou 99. J’avais à peine 18 ans en tout cas quand j’ai passé mon BAFA. À partir de là, j’ai occupé des postes d’animateur en colonie de vacances, en centres de loisirs, et j’en passe. Ensuite, j’ai été assistant d’éducation dans des collèges et lycées. Puis je suis revenu à l’animation où j’ai occupé des postes de directeur et chef d’équipe d’animation.
Quelque temps après, je dirais qu’il y a eu une rencontre, ça devait être en 2004 ou 2005 avec un ami d’ami qui était éducateur spécialisé. Il m’a parlé du métier, de ses possibilités. C’est vrai que de mon côté, j’en avais connaissance par des copains dans le quartier où j’ai grandi, qui étaient de près ou de loin avec des éducs. C’était un métier qui suscitait ma curiosité. Mais j’avais du mal à comprendre ce qu’ils faisaient exactement.
J’ai creusé un petit peu, cherchant à comprendre de quoi il en retournait. Et dans mon quartier, je savais qu’il y avait des éducateurs qui étaient « dehors », qui allaient vers les jeunes et leur proposaient des activités. Ils partaient même avec eux en vacances et je trouvais ça bien intéressant.
Du coup, j’ai cherché pour de bon comment on pouvait se former à ce métier-là. J’ai passé un concours mais, comme je voulais travailler en même temps, il me fallait un contrat d’apprentissage. Une fois mon contrat en poche, je me suis retrouvé parachuté dans la rue en 2009 sur le secteur du 13e.
J’ai découvert totalement ce que c’était d’être éducateur de rue. J’étais un peu perturbé pendant trois mois et puis je me suis finalement trouvé assez à l’aise. Aller vers des groupes de jeunes, serrer la main, dire bonjour, demander comment ça va, proposer quelque chose, une activité, un goûter peu importe.
J’avais compris qu’il fallait toujours proposer. Une chose finalement assez simple que je faisais même avec mon entourage.
Et ça, ça a été un peu un déclic. J’avais besoin d’un métier relationnel qui bouge, où il y avait un cadre, mais qui, quand même, me permettait d’être toujours en mouvement et autonome.
André : Qu’est-ce que ça veut dire pour toi, être éducateur de rue ? Qu’est-ce qui distingue ce métier ?
Samuel :
Pour moi, c’était une suite logique à mon parcours. En tous les cas, la façon dont j’envisage ma vie et aussi ce métier d’éducateur. Ce boulot engendre un versant animation et aussi plus quotidien, c’est-à-dire être dans leurs vies à ces mômes.
Oui on fait des jeux, des sorties qui ne concernent que le loisir c’est sur. Mais ces activités sont toujours à visée éducative et permettent de passer surtout du temps avec eux.
On travaille sur le groupe bien évidemment, mais aussi sur l’individuel. C’est souvent par là que commence la relation, le jeu et être ensemble.
L’éducateur spécialisé, c’est juste la dénomination du diplôme en fait. Spécialisé, parce qu’on est censé pouvoir travailler avec tout type de public. En allant du handicap, qu’il soit léger ou lourd, les mineurs non accompagnés, travailler en ESAT avec des adultes en situation de handicap, travailler en maison d’éducation à caractère social (MECS), travailler dans le judiciaire et comme pour moi, travailler dans la rue.
Donc, l’éducateur de rue, je crois que c’est le jargon. C’est plus le milieu dans lequel j’interviens. C’est-à-dire qu’en prévention spécialisée, un éducateur devient un éducateur de rue.
Ce boulot, c’est environ 70 % du temps dehors. On va vers les groupes de jeunes, là où ils sont. Sorties d’établissements scolaires, devant leur bâtiment ou à un endroit particulier où ils aiment se retrouver.
Je suis dans le 9e arrondissement de Paris et interviens sur un secteur défini.
Il va du square d’Anvers, à presque la place de Clichy jusqu’à la frontière du 10e au niveau du métro Cadet. C’est un secteur qui n’est pas si grand que ça, parce qu’en vrai, ça couvre on va dire six rues au total sur cette partie du 9e. On est quand même secteur Pigalle, donc c’est au départ un quartier très populaire. Mais qui est aussi très mélangé.
On a différents bailleurs sociaux présents sur le territoire. Notamment la RIVP Paris Habitat, 3F. Il y a donc des familles à faible revenu ou en situation précaire. Et aussi une partie très bourgeoise. Comme sur le 13e en fait. Mais il n’y a pas tellement de différence de public. Ça reste des jeunes qui rencontrent plus ou moins les mêmes problématiques.
C’est toujours aussi passionnant, je crois. Mais passionnant dans le sens où c’est aussi une possibilité d’être dans la contemplation, de pouvoir regarder comment un quartier évolue. Parce que le métier d’éducateur de rue, ce n’est pas seulement être avec les jeunes. C’est aussi être présent sur un quartier et proposer quelque chose, une forme de regard en fait sur une évolution permanente de la ville.
Il y a des gamins que j’ai connus à 12 ans, ils en ont 23 aujourd’hui et certains même en ont 30. C’est presque un cadeau de pouvoir assister à ça. De les voir grandir, se transformer en de jeunes adultes, se marier, avoir des enfants. Tout ça en fait un métier particulier.
André : À quoi ressemble concrètement ton quotidien d’éducateur de rue ? Comment s’organise ton travail ?
Samuel :
Mon quotidien va s’adapter au rendez-vous que je peux avoir, à la demande des jeunes, à la non-demande aussi, c’est-à-dire à l’absence qui peut se traduire de plein de manières différentes. Parce qu’elle est très présente dans ce métier, c’est ce qui peut parfois être compliqué.
Ma journée peut commencer à 9 h comme à 14 h et quelquefois à 17 h. Je peux aussi finir à 20 h ou 22 h. Le tout est de, bien sûr, être dans un rythme d’environ 35 h par semaine.
Mais j’ai cette liberté d’adapter mes horaires selon la demande.
C’est un mandat non nominatif, on a juste un mandat de territoire, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’administratif et pas de mandat judiciaire. En prévention spécialisée, on fonctionne sur ce qu’on appelle la libre adhésion. C’est-à-dire que les jeunes ont la possibilité d’adhérer à un accompagnement ou pas.
Et il y a la possibilité, contrairement aux autres structures, d’avoir cette notion de durée. C’est-à-dire qu’un accompagnement peut s’arrêter pendant quelques mois, puis reprendre comme si de rien n’était.
C’est une chance et une malchance, parce que quelquefois on a l’impression d’avoir beaucoup avancé, puis, d’un coup, tout s’arrête pour tout un tas de raisons.
Il me semble qu’avoir un univers à soi pour pouvoir proposer des choses est très important. Il me semble également que savoir être dans la contemplation de son environnement est une qualité dans ce métier.
Il faut être disponible et également avoir cette faculté à déceler, comprendre la fragilité, comprendre les silences, ce qui est dit entre les lignes par les jeunes. C’est un métier qui est fait de curiosité, de disponibilité, d’envie aussi et de désir, d’être sans cesse dans la proposition. D’arriver à amener une forme d’ouverture, de curiosité sur le monde et surtout de permettre de ne pas être enclavé quelque part et de montrer que tout est possible.
Mais ça, c’est un peu inhérent au métier d’éducateur. Il me semble qu’on est aussi confronté comme tout éducateur à la souffrance, au silence, aux fragilités, aux carences, aux doutes. C’est d’ailleurs des sentiments que l’on rencontre aussi bien avec les jeunes qu’avec leurs familles. Mais c’est un choix, il faut être conscient de tout cela lorsque l’on choisit ce métier.
Peut-être que, plus qu’ailleurs, ce qui complique un peu plus les choses en prévention spécialisée, c’est l’absence de cadre, c’est-à-dire l’absence de mur réel. Il faut savoir faire avec soi, créer un cadre avec son propre corps. Et ça, c’est assez compliqué. Il ne me semble pas que ce soit donné à tous.
André : Comment les jeunes t’identifient-ils ? Comment se tissent les liens avec eux et avec leur entourage ?
Samuel :
Bien sûr, il y a le premier contact, le serrage de main, qui est très important. C’est un acte précieux, une forme de reconnaissance en lui-même. Et puis j’ai « ma bonne pomme » aussi et, bien entendu, une petite boîte à outils que je me suis créée au fur et à mesure des années.
Après, c’est certainement une attitude, il me semble, une façon d’aborder, une façon de poser les questions. Il y a toujours une forme de pudeur. Il y a aussi une invitation à la conversation, prendre des nouvelles, savoir comment ça va, « qu’est-ce que tu fais, pourquoi tu n’as pas fait ça. Ah bon ? Ben c’est dommage, mais si tu veux on peut prendre le temps, on peut chercher quelque chose ensemble. »
Ça ne marche pas toujours, bien sûr. Mais mon boulot consiste quand même à arriver, à un moment donné, à ce que quelque chose se déclenche. C’est là que la notion de durée est importante, il faut toujours proposer en laissant le temps.
C’est-à-dire prendre en considération la possibilité de dire non, qui est, il me semble, déjà une forme de travail qui se met en place. Non là, je n’ai pas envie, je ne suis pas prêt, demain…
C’est compliqué parce que c’est un métier qui est quand même assez flou. On n’est jamais vraiment sûr de ce qu’on met en place ou de ce que ça va générer chez eux. Il faut être patient et les laisser venir tout en allant vers eux.
Alors oui, il y a les fratries, il y a les plus grands du quartier qui connaissent les éducs, qui parlent aux plus jeunes. Cela facilite un peu parfois le travail.
Et puis il y a aussi le fait qu’on est dehors tout le temps et qu’on va vers eux tous les jours. Ils savent au bout d’un moment qui on est, pourquoi on est là.
Ils savent qu’on est des éducs, il peut arriver qu’il y en ait quelques-uns qui mélangent un peu les fonctions, animateurs, éducateurs.
Mais après, ça se formalise petit à petit quand la relation s’installe. Certains jeunes ne restent que sur du loisir, d’autres décident de mettre en place des choses avec nous de manière plus individuelle.
C’est-à-dire de parler d’eux, de parler de leur vie, de leur angoisse, des problèmes de justice, de santé, des problèmes au sein de la famille, etc.. Tout dépend de ce qu’ils ont envie de faire au moment où on est avec eux.
Un jour, on va jouer aux cartes, manger, parler de sport, que sais je.
Et le lendemain, on va discuter de ce qu’il se passe à la maison. Et de pourquoi il ne va plus à l’école, pourquoi il fume trop de cannabis. Il n’y a pas de règles en fait.
Je crois que le premier point, c’est qu’on se doit d’être présent et disponible.
Il y a autant de filles que de garçons, mais il ne me semble pas qu’ils « utilisent» le territoire de la même façon.
Les filles, quand même présentes, l’abordent certainement de manière un peu différente.
Les garçons sont présents sur le territoire assez tôt en journée, aux alentours de 14 heures. En général, ils se regroupent sur des points très définis, toujours au même endroit.
Le groupe s’étoffe et se réduit au fur et à mesure de la journée.
Les filles, c’est plus en fin de journée et plus présentes au local de travail. Elles sont souvent plus scolaires, on ne va pas se le cacher même si elles sont prises aussi dans des problématiques. Évidemment qu’elles se regroupent, mais souvent en dehors du territoire sur lequel on intervient ou chez les unes et les autres.
Sur la tranche d’âge, les plus jeunes sont à l’école. On les croise plutôt en fin de journée ou à la sortie des établissements scolaires. Je parle des 12-15 ans.
Et après, pour les plus grands, à partir de 16-17 jusqu’à la petite vingtaine, tout dépend de ce qu’ils font de leur quotidien. Pour les garçons, il y a quand même la majorité qui a un parcours d’insertion plus compliqué. Et les filles, la scolarité en général tient la route. Même si elles sont ancrées dans des problématiques de violence, d’une prise de risque au sens global du terme. Donc, il n’y a pas de public invisible, tout dépend de ce que les éducateurs proposent globalement à ces jeunes.
Un lien avec la famille ? Oui, toujours de près ou de loin.
Par exemple, pour les mineurs, quand il y a une sortie qui est organisée, il y a des autorisations parentales. Après, il n’y a aucune obligation à ce que les parents soient en lien avec nous. Mais on les a au téléphone au moins quand on organise un séjour, par exemple. Mais tout de même, on finit toujours par rencontrer la famille. Et puis, il me semble que quand il y a une vraie relation avec l’enfant, c’est lui qui présente. Il invite sa famille dans la relation. C’est une notion importante du travail.
André : Comment regardes-tu les politiques publiques récentes, notamment les bataillons de la prévention ? Est-ce que ça a changé ton travail ?
Samuel :
Je ne saurais pas dire si ça a eu un réel impact. Nous, on croise simplement les médiateurs. Il y a eu quelques rencontres pour discuter et se présenter. Mais c’est vrai qu’ils sont sur des amplitudes d’horaires 10 h, 22 h. Ils sont parachutés sur des quartiers quand il y a « besoin ».
Mais à identifier vraiment quelles sont leurs réelles missions, on n’en a pas d’idée précise. Après, ce n’est pas le même métier, les mêmes missions, ni les mêmes attentes d’ailleurs.
Donc, je dirais que non, ça n’a eu aucun impact.
Il n’y a eu aucune proposition de renfort d’équipe ou autre pour ce qui est des bataillons. Ça a été évoqué en 2021, sortie de Covid. Et puis, il me semble que ça a été plus en banlieue qu’à Paris même.
Peut-être qu’effectivement, en banlieue, il y a eu des renforts sur certains quartiers, mais je ne suis pas au courant, je dois bien l’avouer. Et pour Paris, il ne me semble pas qu’il y ait eu de propositions, mais encore une fois, je n’en suis pas sûr.
Sur le quartier où je travaille, il y a parfois des équipes de médiateurs qui sont présents. Ils circulent, disons.
De temps en temps, ils frappent à la porte du local pour dire bonjour, savoir si tout va bien, et puis ça s’arrête là. On ne peut pas parler de partenariat avec eux, de partage de missions, pas du tout.
En plus, pour eux, c’est quand même une présence éphémère. Ils vont venir pendant huit jours et puis après, ils vont aller ailleurs. Nous, on est là tous les jours, ne l’oublions pas.
Pour moi, aujourd’hui, la prévention spécialisée, que ce soit pour les politiques que ce soit même de manière globale, ce n’est pas une mission qui est réellement comprise.
Quel est notre rôle en fait ? Les éducateurs de rue, ce sont des gens qui participent à l’équilibre d’un quartier. Ils sont présents au quotidien, que ce soit une présence (éducative), un rôle éducatif, mais aussi et surtout la promotion d’une partie de la jeunesse silencieuse, celle que l’on met de côté.
Maintenant, oui, quelquefois, c’est vrai qu’on a l’impression qu’on ne voit la prévention spécialisée que quand il y a des problèmes. Il faut mettre des éducateurs de rue, et ils vont calmer tout ça, et puis ça va s’arrêter. Et puis après, on les mettra ailleurs, quand ça fera un peu trop de bruit à ce moment-là. Ça me fait sourire quand je dis ça parce que ce n’est pas ça notre travail. On ne fait pas tampon et on ne résout pas les phénomènes de violences. On peut prévenir, en parler, nommer la violence et tenter de la comprendre avec eux. Influencer un choix ne veut pas dire en être décisionnaire.
Quand il y a des risques ou des rixes sur un quartier, on ne peut pas faire grand-chose en fait. Quand il y a de véritables problématiques avec la police ou avec des riverains, on ne peut pas toujours faire quelque chose non plus.
De même quand il y a beaucoup de trafic sur un quartier. On n’est pas là pour l’endiguer. On va proposer des choses, peut-être, sur une cinquantaine de jeunes, il y en a peut-être quatre qui vont accrocher. Mais ce sera toujours quatre, avec la possibilité pour eux de se construire, d’aller vers un avenir qui leur correspond.
On n’est pas des agents de prévention sécuritaire. Ce n’est pas du tout la même chose.
Et ce n’est pas parce qu’on est présent sur le territoire qu’il ne va rien se passer. Ce n’est pas possible. On ne fait pas de miracle, on ne fait pas de répression non plus. Ce n’est pas du tout notre rôle.
Moi, je suis plus là pour une proposition de faire quelque chose qu’interdire, ou punir, sanctionner.
À l’échelle du quartier où j’interviens, pas du tout. Je ne sais même pas s’ils en ont réellement connaissance. Lorsque les jeunes parlaient des médiateurs, ils ont pu dire quelquefois : « Ah, les violets ».
Oui parce qu’ils sont habillés en violet (sourire)
Comme ils ne sont pas là pour proposer que ce soit de l’activité, ou du loisir, comme « Tiens, viens, demain, on se voit et on va au cinéma, au five », il ne me semble pas qu’on puisse parler d’impact ou quelque chose de cet ordre. Par exemple, si c’est simplement venir devant l’établissement scolaire et leur demander de ne pas rester devant, ça ne va pas produire quelque chose si ce n’est un départ de devant l’établissement. Mais ça n’est pas mon métier, alors je ne sais pas.
Pour les jeunes, ça ne change pas grand-chose.
Ce n’est ni une proposition ni une réponse à quoi que ce soit. Oui, il y a une forme de stigmatisation qui est un peu exagérée. « C’est encore nous, ça y est, c’est encore nous, on fait des problèmes. » Donc non, pas du tout là où mon équipe et moi-même intervenons on ne peut pas parler d’un impact ou de relation. Les dimensions proposées ne sont définitivement pas les mêmes.
Les éducateurs qui sont dans la rue sont quand même perçus par les jeunes comme leur parole. On est leurs éducs. Ils savent que, quand il y a quelque chose, ils peuvent venir nous voir. S’ils ont envie de nous parler d’un truc, ils peuvent. S’ils ont envie de faire une activité, ils viennent nous voir. S’ils ont juste envie de papoter, s’ils ont envie de te payer un café, ils savent où nous trouver.
Pour eux, c’est ça qui compte. Les autres ne sont que de passage. C’est pour ça qu’au départ, je disais qu’il faut quand même une certaine forme de stabilité et rester sur un quartier, c’est hyper important. Il me semble que la longévité sur un secteur, c’est très important. Parce que souvent pour les gamins, on est un/le repère stable dans le temps. On n’est pas de passage, on va rester. Et c’est comme ça que le travail commence, que la confiance est possible.
André : Que provoque aujourd’hui la culture numérique chez les jeunes ? Et quel rôle joue l’éducateur face aux réseaux, au numérique, à l’hyperconnexion ?
Samuel :
Ce sont des gamins de leur temps, donc oui, ils ont TikTok, Snapchat. Et Instagram. Ils ont un accès à internet quasi illimité, et de manière très rapide, en permanence. Ils sont connectés tout le temps sur leur téléphone en fait.
Donc oui, il y a peut-être une forme de disponibilité qui ne ressemble pas à celle que nous, post 90, on a connue. Mais ça reste des enfants.
Après oui, il me semble qu’il y a une surexposition à tout. C’est un peu compliqué pour eux parce que ça génère beaucoup d’angoisse en eux et également une forme de solitude. Face à internet, même si on partage, on est seul.
Le fait de pouvoir être connecté en permanence avec tout le monde, tout le temps, c’est très fatigant. Déjà que l’adolescence, c’est fatigant. Mais là, du coup, comme ils sont hyper sollicités et connectés tout le temps à tout et rien. Donc oui on peut parler d’épuisement psychique souvent chez beaucoup d’entre eux.
Peut-être que la notion de temps est une réponse aux réseaux sociaux. Ça fait 14 ans que je suis là et 16 ans dans ce métier. Sur le quartier où j’interviens, quand je parle avec eux, ils n’ont pas leur téléphone.
Après, peut-être que sur des gens plus jeunes, qui viennent d’arriver sur un territoire, peut-être qu’effectivement, c’est plus compliqué. Ça, je ne saurais pas dire. Tout dépend aussi de la « relation » qu’on a nous-mêmes avec ça.
Je crois que je n’ai pas de réponse. Encore une fois, c’est certainement propre à chacun. Je n’irai pas sur Snapchat, je n’irai pas sur Instagram, je n’irai pas sur WhatsApp. Pourquoi ? Parce que ça crée des flots d’informations en permanence. Ça nuit à la concentration. Pour moi, c’est vraiment un truc de société, ce concept d’être « présent » tout le temps.
Et oui, et non, il n’y a pas de réel soutien par rapport à ça pour les éducateurs. Il y a eu des attentes de la part des politiques certainement et des campagnes dites de prévention. Ils ont mis à un moment donné les promeneurs du Net, des trucs comme ça. Je ne sais pas si c’est une réelle réponse. Pour moi, c’est dans la conversation que ça se joue. On peut en parler. Pourquoi tu vas sur les réseaux ? Qu’est-ce que tu fais dessus ? Pourquoi tu passes autant de temps ?
C’est en échangeant avec eux, en fait, que la réponse vient et par eux même. Ce n’est pas à nous d’aller chercher la réponse. C’est plutôt à nous de les interroger sur qu’est-ce qu’ils y trouvent, qu’est-ce qu’ils y font.
C’est un travail réflexif. C’est comme en analyse. Tu fais ton propre cheminement. Nous, on est là pour ça. Et tant d’autres choses.
L’idée est qu’ils arrivent à se créer leur propre cheminement sur qui ils sont et ce qu’ils font, c’est ça qui est important. C’est vrai qu’en général, quand tu as une relation très installée avec un jeune, il en parle de lui-même.
Je parle en connaissance de cause parce qu’il y a des jeunes que j’accompagne qui ont totalement supprimé les réseaux. Ils sont soulagés. Ils retrouvent des moments qu’ils avaient perdus. Il n’y a que le temps et la relation qui font que ça peut fonctionner.
Pour moi, les liens sont importants. Souvent, au-delà de l’accompagnement simple, parfois, je préfère parler d’accompagnement clinique.
Il ne peut y avoir d’accompagnement clinique que s’il y a des liens. Ils sont souvent discrets, oui, parce que c’est par association d’idées et de pensées que l’on construit quelque chose. En tous les cas, les gamins construisent quelque chose.
C’est très important, cette dimension-là. C’est un peu comme le travail d’un couturier, c’est du tissage. Le fil s’emmêle, se démêle et, petit à petit, on crée quelque chose. Eux, en tous les cas, créent quelque chose à partir de nous, de ce qu’on leur propose. C’est peut-être ça ce que j’appelle des liens discrets. C’est peut-être pour ça que ça fait aussi longtemps que je fais ce métier. C’est quelque chose dans lequel, je crois.
Conclusion
Cet échange est une plongée dans le sensible dans le métier d’éducateur.trice de rue. Ces professionnels naviguent entre la discrétion et la relation éducative. Ce que Samuel nous partage, c’est une manière d’être dans le monde, au plus près des réalités sociales, des fragilités jeunes.
Ce que je retiens, c’est une posture humble, mais engagée :
Ce que Samuel défend, c’est une vision du travail social qui n’est ni un lieu de proposition ni un lieu de contrôle social. C’est davantage un espace des possibles où chacun peut entrevoir qu’il y a toujours un accueil inconditionnel. Face aux effets d’annonce, aux éternelles réformes des politiques publiques, sa parole vient rappeler la valeur irremplaçable du lien durable, du temps long et de la présence incarnée dans un quartier. À travers sa voix, c’est la prévention spécialisée qui se raconte dans sa complexité et sa nécessité politique.
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Pour citer cet article :
Carnets d’étudiant·e·s en travail social #7 « Habiter le quartier : une pratique éducative en prévention spécialisée ». Entretien avec Samuel Anquez et André Decamp. André Decamp, Regards sur le travail social, 10 février 2026. https://andredecamp.fr/2026/02/10/carnets-detudiant·e·s-en-travail-social-4-2/↗
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Malheureusement les départements tendent à se dégager de la Prévention spécialisée.
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Bien cordialement Jean-Claude SOMMAIRE
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