Tribune libre #15 Comment écrire l’éducation populaire en 2025 ?

Par André Decamp1

Ce texte est issu de notre travail au cours du certificat inter-universités en Migrations, diversité ethnique et relations interculturelles (promotion 2020-2021)
https://www.ulb.be/fr/programme/fc-418

Résumé :

Depuis la chute du mur de Berlin en 1989, les frontières ont évolué de manière inattendue, révélant un paradoxe profond entre l’espoir d’ouverture et la réalité d’un monde qui multiplie les barrières. Alors que beaucoup imaginaient un monde plus ouvert, les murs n’ont cessé de se multiplier, visant désormais à isoler les populations selon leur niveau de richesse plutôt qu’à répondre à des impératifs militaires. La frontière constitue une réalité complexe, à la fois institutionnelle, spatiale et pratique. Ainsi, la politique migratoire s’est progressivement transformée en une politique de contrôle des frontières, accentuant par là même les inégalités sociales. Ce durcissement s’accompagne d’un sentiment croissant de « lassitude à l’égard de la solidarité » dans l’opinion publique, favorisant ainsi la montée des idées nationalistes.

Les migrations se composent d’une immigration forcée (esclavage, demande d’asile et aujourd’hui climatique) et d’une immigration volontaire (vie meilleure en termes de travail, santé et statut social). Seule une approche sociologique interdisciplinaire peut permettre d’appréhender ces raisons économiques, sociales et politiques.

La sociologie de l’immigration[1] (Rea, A., 2021) présente deux problématiques : la migration en tant que telle, et l’installation des immigrés dans le pays. La première engage l’explication du mouvement de migration et des dispositifs de politiques publiques des pays qui l’encadrent. La seconde s’axe sur l’installation sociale, culturelle et économique des migrants.

Ancrées dans une représentation sociale de la problématique posée ou imposée[2], les politiques migratoires et de contrôle des frontières doivent être comprises comme un « ensemble de dispositifs de gestion des flux qui entrent et sortent d’un territoire de juridiction donné ainsi que le discours sur la menace transfrontalière »[3].

Rea[4] nous engage à différencier les politiques migratoires (lutte contre les discriminations, intégration des migrants, citoyenneté et nationalité) et les politiques de contrôle des frontières relatives à l’octroi de l’asile ou du visa, la gestion du regroupement familial et l’immigration irrégulière[5]. En effet, des écarts nationaux importants subsistent et des trajectoires de groupes d’états peuvent être déterminées autour de réalités communes[6].

Par exemple, les expériences des pays de tradition de droit du sol et de tradition de droit du sang tendent à se rapprocher : en Allemagne et en Belgique, l’usage du droit du sol se diffuse pour les descendants de migrants, tandis que les pays de tradition civique durcissent les conditions d’application du droit du sol pour les deuxièmes générations (Royaume-Uni, Irlande). Pour les seconds, le consensus politique et les processus de convergence sont beaucoup plus nets en matière de politiques répressives et de contrôle.

Dès lors, la notion de citoyenneté et son corollaire, la notion de droit et de devoir, posent de plus en plus de problèmes puisque des personnes peuvent par des moyens financiers (et non pas liés à leur valeur politique ou leurs mérites) passer outre la réalité contemporaine des frontières, contrairement aux individus mal lotis (Amilhat-Szary, A. L., 2015).

Avec la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, nous avons cru les murs amenés à disparaître alors qu’ils se sont multipliés depuis quelques années, à tel point que certains états membres ont dû reporter le rôle de contrôle de leurs frontières vers l’enveloppe externe de l’Union européenne (UE) pour se conformer aux accords de Schengen[7]. Actuellement, ces murs servent à isoler les populations selon leur niveau de vie, et non à contenir une force militaire. Assurer la sécurité économique et contrôler les flux et trafics est leur principal objectif.

Selon Anne-Laure Amilhat-Szary « une frontière, ce n’est pas une institution qui ensuite se traduit dans l’espace et va faire l’objet de respect ou de détournement par les pratiques ; c’est vraiment trois choses à la fois qui fonctionnent en même temps : 1) une institution ; 2) des pratiques ; 3) une démarcation, une spatialisation, une matérialité »[8].

Pour G. Neuman, juriste (1996) et F. Infantino (2019), nous ne sommes plus dans la représentation de la frontière vécue comme une ligne, mais dans une figure d’« Anomalous Zones » du point de vue du droit (telles les zones d’attente dans les aéroports ou les 20 km compris dans l’espace de Schengen). Paradoxalement, les contrôles des frontières se jouent aux avant-postes de la frontière physique, les compagnies aériennes disposant des données des passagers avant même que ces derniers n’arrivent sur le sol. Idem pour les consulats délivrant des visas : la politique de contrôles de la migration ne s’effectue plus à la frontière physique, mais ailleurs.

Pour Didier Bigo et Guild (2005), « l’Europe n’est ni une forteresse ni une passoire » et une telle vision mérite d’être dépassée. Pour Massey (2005) ; Bocker et Havinga (1998), les flux migratoires ont des dynamiques multiples, contradictoires et irréductibles à une tendance unique qui serait à l’œuvre entre des logiques répressives et d’autres, plus libérales. Les politiques publiques migratoires ou les politiques de contrôles de frontières n’impactent en rien les décisions des migrants de quitter leur pays : « Il ne faut pas oublier que les principaux bénéficiaires de cette politique sont des acteurs bureaucratiques nationaux, essentiellement issus des ministères de l’Intérieur et de la Justice qui ont renforcé leur position »[9]. Pour Sassen (1996), « la militarisation de la frontière physique aux États-Unis ou en Europe n’a pas réduit les échanges financiers, commerciaux ainsi que les flux migratoires. En effet, à ce jour, le phénomène continue et même augmente ». En somme, la politique des contrôles des frontières ne permet pas de contenir les mobilités ni les migrations.

Les économies engendrées pour la Sécurité sociale (en matière de prise en charge des migrants aux dépens des locaux) motivent symboliquement l’accroissement des politiques des contrôles aux frontières.

Pourtant, la Banque Nationale de Belgique a mené une étude selon laquelle les flux migratoires ont eu une incidence positive sur le PIB sur les cinq dernières années (+3,5 %). Les conséquences sont aussi positives s’agissant les flux d’immigrés d’origine européenne (+2 %) que les flux extraeuropéens (+1,5 %). On peut également constater qu’en matière de salaires, participation, bien-être, revenu net ou chômage, l’immigration n’a eu aucun effet préjudiciable sur les natifs[10].

 « Pour stabiliser la population active (20-59 ans) à 34 millions de personnes en 2050 (pour 33 millions en 2012), il faudrait, selon l’Insee, recourir à un flux de 150 000 entrées nettes d’immigrés par an[11] ».

Ainsi, « ce n’est ni en s’alliant ni en s’aliénant l’opinion publique qu’on fait de la bonne recherche, c’est en soulevant l’intérêt par la qualité des méthodes et des résultats, par la soumission aux épreuves et aux contre-épreuves »[12].

Depuis des années, la politique migratoire semble s’être transformée en politique de contrôle des frontières dans un accroissement des inégalités sociales. Une « lassitude de solidarité s’est accaparé l’opinion publique » pour laisser place au nationalisme.

Plus les politiques de contrôles de frontières sont importantes, plus l’opinion s’oriente vers les idées nationalistes, racistes et populistes. Ce nouveau paradigme catalyse la « tyrannie de la malchance de la loterie » du lieu où les migrant.e.s sont né.e.s.

Il existe pourtant « entre l’angélisme de la doctrine des frontières ouvertes et l’hypocrisie de la doctrine de l’immigration zéro (…) un espace pour une politique européenne proactive de l’immigration basée sur des critères clairs et démocratiques tenant compte des désirs et des besoins de tous et reconnaissant simplement le principe de la liberté individuelle de rechercher ailleurs sur la planète le bien-être que l’on n’a pas chez soi » (Martiniello, M., 2001.p.8).

Anderson, M. (1997). Les frontières : un débat contemporain. Cultures & Conflits, (26-27).
Anderson, M., & Bort, E. (Eds.). (1998). The frontiers of Europe. A&C Black.
Jones-Correa, M. (2002). Border Games : Policing the US Mexico Divide.
Andreas, P., & Snyder, T. (Eds.). (2000). The wall around the West: State borders and immigration controls in North America and Europe. Rowman & Littlefield.
Bigo, D. (1996). Polices en réseaux. L’expérience européenne. Presses de Sciences Po.
Bigo, D., & Guild, E. (Eds.). (2005). Controlling frontiers: Free movement into and within Europe. Ashgate Publishing, Ltd.
Böcker, A., & Havinga, T. (1998). Asylum migration to the European Union: Patterns of origin and destination. Luxembourg : Office for official publications of the European Communities.
Infantino, F. (2019). Schengen visa implementation and transnational policymaking: Bordering Europe. Springer.
Martiniello, M. (2001). La nouvelle Europe migratoire. Pour une politique proactive de l’immigration. Quartiers Libres.
Massey, D. (ed.), Worlds in Motion, Oxford, Oxford University Press, 2005
Neuman, G. L. (1995). Anomalous zones. Stan. L. Rev., 48, 1197.
Sassen, S. (1996). Losing control?: sovereignty in the age of globalization. Columbia University Press.


[1]Rea, A. (2021). Sociologie de l’immigration. Paris : La Découverte.

[2]Lascoumes, P., & Le Galès, P. (2018). Sociologie de l’action publique-2e éd. Armand Colin.

[3]Guiraudon, V. (2008). Chapitre 6 : Les politiques de gestion des frontières et de l’immigration. Dans : Olivier Borraz éd., Politiques publiques 1: La France dans la gouvernance européenne (pp. 173-194). Paris: Presses de Sciences Po. https://doi.org/10.3917/scpo.borra.2008.01.0173″

[4]Rea, A. (2021). Sociologie de l’immigration. Paris: La Découverte.

[5]Ibid

[6]Ibid

[7]Le 26 mars 1995, les Accords de Schengen  fixent comme objectif l’abolition des contrôles systématiques aux frontières intérieures.

[8]Amilhat-Szary, A. L. (2015). Qu’est-ce qu’une frontière aujourd’hui?. Presses universitaires de France.

[9]Guiraudon, V. (2008). Chapitre 6 : Les politiques de gestion des frontières et de l’immigration. Dans : Olivier Borraz éd., Politiques publiques 1: La France dans la gouvernance européenne (pp. 173-194). Paris: Presses de Sciences Po.

[10]https://www.nbb.be/fr/articles/limpact-economique-de-limmigration-en-belgique 04 novembre 2020

[11]https://www.histoire-immigration.fr/questions-contemporaines/economie-et-immigration/l-immigration-peut-elle-ralentir-le-vieillissement

[12]Héran, F. (2007). Le temps des immigrés. Essai sur le destin de la population française. Lectures, Les livres.

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Pour citer cet article :

Tribune libre #15 Comment écrire l’éducation populaire en 2025 ? Matière à penser : La politique des contrôles des frontières permettra-t-elle de contenir les mobilités et les migrations ? André Decamp. André Decamp, Regards sur le travail social, 12 mai 2025. https://andredecamp.fr/2025/05/12/tribune-libre-15-comment-ecrire-leducation-populaire-en-2025/


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