Tribune libre #11 Comment écrire l’éducation populaire en 2024 ?

Par Christian Maurel1

Cet article est une republication d’un article original issu des actes de l’université d’été des ludothécaires 2021 (Marseille) “Ludothèque : jouer, agir, s’impliquer”, “Actes de la Formation d’Été 2021” https://www.kananas.com/associationdesludothequesfrancaises/nos-formations/universite-dete-ludothecaires/

Est-ce le jeu en tant que tel, d’une manière spontanée et organique mais sans que cela soit pensé et dit, qui peut remplir une mission d’éducation populaire, ou bien est-ce du ressort des ludothèques elles-mêmes et de leur association nationale ?

Cette question pourrait se poser pour d’autres structures et réseaux d’éducation populaire par exemple La Ligue de l’Enseignement, les MJC, les Centres sociaux, les Foyers ruraux… La réponse la plus simple et sans doute la plus juste serait de dire que les jeux, les ludothèques, les ludothécaires et leur association nationale peuvent défendre et remplir séparément mais en cohérence une part de cette mission d’éducation populaire.

En effet, dans toute société, enfants et adultes jouent sans qu’il soit nécessaire de les accompagner de ludothèques, de ludothécaires et encore moins d’une association nationale ou régionale qui en assurerait la coordination.

Cependant le fait que « l’être humain soit fondamentalement joueur » comme vous le dites quelque part, n’interdit en rien, bien au contraire, que soient associés des acteurs et des structures à même de réfléchir sur les enjeux socio-éducatifs des jeux, de faire des choix de pratiques ludiques répondant d’enjeux de société plus vastes, par exemple : les inégalités de toutes sortes (de conditions de vie, de considération, de destin de chacun…), le rôle socio-idéologique de plus en plus important des Nouvelles Technologies de l’information et de la Communication qui font une part belle aux jeux, la crise de notre démocratie représentative délégataire qui ne réussit plus à faire débattre ni à nous éclairer sur les choix fondamentaux de société si bien que les citoyens ne s’y reconnaissent plus et, enfin, la déliquescence de notre imaginaire social des droits de l’Homme et du Citoyen qui échoue à rassembler les femmes et les hommes de toutes conditions  leur laissant, pour les uns, la presque totalité de la richesse et, pour les autres, la pauvreté, clivage générateur de guerres, de terrorisme, d’idéologies sectaires, ségrégationnistes et génocidaires laissant libre cours à toutes les formes de barbarie.

Ce  déblayage, un peu laborieux, j’en conviens — dont Heidegger dans un tout autre domaine  (la connaissance de l’Être en tant qu’Être et le jeu des concepts que cela suppose) nomme «désobstruction» des chemins pour y parvenir — me conduit à partir du préambule du projet politique de l’association des ludothèques françaises (A.L.F) à me poser plus sereinement la question des missions d’éducation populaire des ludothèques, des ludothécaires et de leur association nationale, en particulier de la place que vous donnez ou pas ou pas assez, aux publics, usagers et utilisateurs des ludothèques. Procédons par ordre.

Premier point : Comment qualifier ce projet et ses missions qui en découlent de « politique ». Qu’entend-on par « projet » ? Comment est-il construit, conduit, évalué ? Quels savoirs, compétences, savoir-faire et partenaires met-il en jeu ? S’agit-il de démocratiser le jeu comme d’autres démocratisent l’art — au sens de « populariser », terme employé dans les années 1930 au moment du Front Populaire — ou de lui donner d’autres missions bien plus ambitieuses que de le « consommer » et de le pratiquer largement et avec une meilleure intelligence ? Si ce projet n’est pas, comme je le crois, de faire connaître les jeux en vue d’une pratique plus large et plus consumériste, qu’entendre alors par « politique » ? S’agit-il « du politique » ou du moins de ce que l’on peut nommer comme tel, à savoir au sens de « faire société » par le jeu, de créer ou de recréer, de tisser ou de retisser des rapports sociaux et plus largement un lien social qui, pour multiples raisons, s’effiloche — ce qui est un vrai et réel problème de société avec de multiples enjeux et conséquences pour l’humanité : possibilité de vivre ensemble et en paix, se respecter en acceptant les différences, résoudre par la parole argumentée les conflits qui peuvent se faire jour et non par la violence, s’entraider en construisant du collectif s’opposant à l’isolement, à la précarisation et à la fragilisation des individus…)?

Autrement dit, s’agit-il de « faire du social » par le jeu et par « la mise en je et en nous » des individus que permettrait le jeu ? « L’homme est un animal politique » nous dit Aristote. Pourquoi et comment “le politique” — cette propension naturelle de l’humain à vivre avec son semblable — n’irait-il pas de pair avec “la politique”, activité qui organise et transforme, si nécessaire,  le “vivre avec son semblable” ?

Ne s’agit-il pas alors de peser directement ou indirectement, par exemple par le vote permettant aux citoyens de contribuer d’une manière plus clairvoyante à l’avenir de nos sociétés, à leur organisation, de faire des choix d’engagement pour transformer “le politique” chaque fois que cela paraît nécessaire, autrement dit de “faire de la politique”, et ainsi de s’impliquer dans ce qui n’est peut-être qu’un autre jeu avec ses règles et ses stratégies propres, ses gagnants et ses perdants ? Mais ce sens du mot “politique” que les athéniens nous ont laissé en héritage, ne nécessite-t-il pas des savoirs, des intelligences, des savoir-faire (Luc Carton parle de “savoirs stratégiques”), autrement dit des éléments  si importants que les ludothèques ne peuvent, pour ce qui est de leurs forces et de leurs compétences, prétendre doter tout un chacun d’une puissance de penser et d’agir (notion d’éducation populaire sur laquelle j’aurais l’occasion de revenir) permettant de s’impliquer avec pertinence dans la définition et dans la satisfaction de l’intérêt général avec tout ce que cela implique de mobilisation individuelle et collective ?

Cependant, s’agissant des ludothèques et de toutes les autres structures de proximité, une possibilité souvent insuffisamment ou mal exploitée se fait jour : la gestion associative impliquant adhérents, usagers, praticiens salariés et bénévoles sans oublier les partenaires de proximité poursuivant un projet comparable, ne serait-elle pas une réponse, en matière d’apprentissage de la citoyenneté active, au “faire de la politique” d’une manière la plus démocratique possible ne se limitant pas à une opposition souvent stérile entre une majorité et une ou des oppositions minoritaires ?

Une gestion associative bien conduite où “l’éducation du peuple par le peuple et pour le peuple” (première définition de l’éducation populaire) peut conduire à la démocratie au sens de Lincoln — “gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple” — ne peut-elle pas venir renforcer une démocratie de simple délégation de pouvoir trop souvent figée, rigidifiée et inopérante dans laquelle les citoyens et notamment les jeunes ne se reconnaissent plus ?

Avec cette question, nous touchons, s’agissant de la démocratie, à la situation du moment en matière de faiblesse de nos représentants et de nos institutions dites “républicaines”. Autrement dit, une ludothèque et ses ludothécaires ne font pas uniquement de l’éducation populaire au sens de formation des citoyens par le jeu — ce qu’une analyse autrement plus profonde montrerait sans doute et avec plus de force — mais aussi par les manières et les structures collectives (conseils d’administration, assemblées générales, conseils pédagogiques…) qu’ils peuvent mettre en place et dans lesquelles accords et désaccords librement exprimés — ce que nous sommes certains à appeler “pédagogie du conflit” imposant l’argumentation et la négociation — peuvent créer de dynamiques, d’innovations et même d’inventions que rien ne laissait prévoir.

Deuxième point :  les ludothèques doivent permettre à chacun de prendre conscience de sa situation, dites-vous. Qu’entendre par là ? S’agit-il de faire que le jeu s’inscrive dans un processus de conscientisation selon des procédures et des procédés qui lui sont propres et en même temps complémentaires — d’où la nécessité d’un partenariat prioritairement de proximité — d’autres processus de conscientisation (appropriation, co-construction, transmission, démocratisation de savoirs et de savoir-faire…) ?

Mais dans ce cas, la relation particulière que le jeu produit entre les individus et le réel — que l’on pourrait qualifier de “déréalisation” ou même “d’échappement” du réel et de “divertissement” au sens pascalien du terme — ne peut-elle pas en effet — à condition d’en faire la critique, notamment en ce qui concerne la pratique quasi exclusive  des jeux vidéo par certains — conduire à une conscientisation véritable que si l’individu accède à la fois à une conscience de soi (de ses capacités, notamment), à une compréhension plus éclairée du monde et à une prise de conscience de leur relation et de la transformation possible de cette relation ?

Autrement dit, une pratique métaphorique — et on peut croire que le jeu en est une — ne peut-elle éclairer des situations spécifiques réelles au point de les rendre épistémologiquement et pas seulement idéologiquement, appréhensibles — pour reprendre les concepts d’Antonin Mérieux — étape nécessaire sans laquelle toute conscientisation devient problématique pour ne pas dire impossible ? La difficulté de la question impose qu’elle ne soit pas éludée. Je pense que les ludothécaires ont des réponses et qu’il est nécessaire que j’apprenne d’eux. Voici, et pour le dire le plus simplement possible, là où j’en suis resté jusqu’à ce jour : la conscientisation — au sens de prendre conscience de sa situation — renvoie à la place que chacun occupe dans la société et plus largement dans le monde (dans “le politique”, dans son rapport aux autres et aux institutions d’intégration sociale, dans ce que Cornélius Castoriadis appelait le “social historique” du moment et des situations que nous vivons), mais aussi à la place que nous pourrions et devrions y occuper au regard de la conception que l’on se fait de soi-même et plus généralement de l’Homme (par exemple, libre, vivant dans un  rapport social constamment recherché d’égalité et de fraternité, de solidarité, de coopération mutuelle et d’entraide…), le tout au nom d’un imaginaire social suffisamment partagé pour que l’on puisse parler de “communauté de destin” que Renan voyait à son époque dans la nation, mais qui dans tous les cas se caractérise par une intelligence collective des choses et un possible mouvement d’ensemble qui nous embarquerait vers un nouvel avenir. Est-ce le cas en ce moment ?

C’est à nous d’y réfléchir dans une démarche collective d’éducation mutuelle dont le mouvement des “Gilets jaunes” a pu, par ses manières de penser et ses pratiques sans doute discutables, nous en donner un aperçu dont la convivialité ludique n’était pas absente pour des gens jusque-là très éloignés de “la politique”.

Sources Bibliographiques :

  • Labarrière, J. L. (2001). Aristote penseur de la différence entre l’homme et l’animal. Anthropozoologica, 33, 105-112.
  • Lévinas, E. (1951). L’ontologie est-elle fondamentale ?. Revue de Métaphysique et de Morale, 56(1), 88-98.
  • Renan, E. (2023). Qu’est-ce qu’une nation?. Fayard/Mille et une nuits.
  • Castoriadis, C., Mongin, O., Roman, J., & Jahanbegloo, R. (1991). Le délabrement de l’Occident : Entretien avec Cornelius Castoriadis. Esprit (1940—), 36-54.
  1. Christian Maurel, sociologue de la culture et de l’éducation populaire “politique”, ancien directeur de MJC puis délégué de la Fédération Française des MJC en région “Méditerranée”, ancien professeur associé à l’Université de Provence (Aix-Marseille I), ancien président du Fonds de Solidarité et de Promotion de la Vie Associative en PACA.
    Auteur, notamment de :
    Éducation populaire et travail de la culture, L’Harmattan, 2000,
    Éducation populaire et puissance d’agir. Les processus culturels de l’émancipation, L’Harmattan, 2010,
    La culture, pour quoi faire ?, Edilivre, 2016,
    Construire son devenir et faire l’Histoire. Propositions pour une alternative démocratique à la délégation de pouvoir. Essai d’écriture collective, Université populaire du Pays d’Aix-en-Provence/Edilivre, 2016 (avec Patrick Nouguier),
    Éducation populaire et questions de société. Les dimensions culturelles du changement social, Edilivre, 2017,
    Le Châtaignier aux sabots ou les longs hivers, éditions de l’Officine, 2010 (roman),
    Horizons incertains. D’un monde à l’autre, éditions de l’Officine, 2013 (roman). ↩︎

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Pour citer cet article :

Tribune libre #11 Comment écrire l’éducation populaire en 2024 ? En quoi et comment les jeux et les ludothèques peuvent-ils remplir des missions d’éducation populaire ? Christian Maurel. André Decamp, Regards sur le travail social, 9 septembre 2024. https://andredecamp.fr/2024/09/09/tribune-libre-11-comment-ecrire-leducation-populaire-en-2024/


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