Pour une co-éducation (populaire) à la recherche
par Pascal NICOLAS-Le STRAT1,sociologue, professeur en sciences de l’éducation.
Comment maintenir habitables nos milieux de vie, tant sur un plan démocratique que sur un plan écologique ? Face à la gravité des délabrements en cours, il ne suffit pas de s’outiller intellectuellement pour documenter et analyser, possiblement conscientiser. Cette visée de démocratisation des savoirs – leur partage d’intérêt commun – afin d’éclairer notre capacité à agir ne suffit plus ; ce qui ne veut pas dire qu’elle ait perdu sa valeur. Il est heureux que subsistent et se développent des universités populaires en grand nombre grâce auxquelles les cadres d’analyse, les théories critiques et les philosophies émancipatrices restent vivantes et motivent l’action. Mais le curseur doit se déplacer, et radicalement.
Une éducation authentiquement populaire doit s’employer à (re)mettre entre les mains des premiers et premières concerné·es le pouvoir démocratique de « faire recherche », à savoir la légitimité de mener l’enquête reconnue à toutes et tous concernant une question qui importe à une communauté ou à un quartier ; la reconnaissance accordée à chacun et chacune de faire valoir ses connaissances et expertises à propos d’enjeux qui le concernent ; le droit établi pour toutes et tous de porter sa parole, de faire récit de son expérience et de pouvoir les partager au sein de sa communauté, en premier lieu, mais aussi, plus largement, au sein de la cité ; le respect dû à chacun et chacune de pouvoir énoncer son savoir, son expérience et ses choix dans le langage qui convient au groupe intéressé et de pouvoir les dire et les écrire avec « ses » mots.
Cette capacité populaire et démocratique à « faire recherche » est un équipement indispensable pour nos luttes, nos résistances et nos expérimentations. De nombreux mouvements sociaux l’ont démontré en mettant l’expertise née des usages, des pratiques et des expériences au cœur des mobilisations ; il suffit de rappeler l’exemple historique, devenu emblématique, fortement influencé par Michel Foucault, du Groupe d’Information sur les Prisons (GIP) qui mêlera avec bonheur enquête portée par les détenus eux-mêmes et leurs familles et lutte contre « les barreaux du silence ». Pareillement, à un niveau plus micro, de nombreux collectifs de quartier ou de communauté apportent la preuve que s’approprier, en les émancipant, les outils de la recherche « grandit » les conditions de la mobilisation. Je l’ai expérimenté personnellement, avec mes complices en recherche-action, Martine Bodineau et Louis Staritzky2, lors d’une expérimentation avec un collectif d’habitant·es de quartier populaire mobilisé·es pour rééquiper leurs espaces de vie complètement laissés à l’abandon par le bailleur et la collectivité locale (collectif En Rue, agglomération de Dunkerque3).
Lorsqu’ils sont intégrés à une éducation populaire, ces instruments, mobilisés le plus souvent depuis les lieux historiques des sciences sociales, à savoir les établissements universitaires, sont nécessairement repensés, reformulés ou, encore, re-signifiés afin de s’adapter à leurs nouvelles conditions de mise en œuvre. En tout cas, il est indispensable que ces nouveaux réglages soient effectués, et il est primordial que les collectifs concernés se sentent autorisés et légitimes pour le faire, sinon ces outils conserveront leur charge symbolique intimidante et incapacitante. Combien de fois ai-je entendu des membres de collectifs, avec qui je conduisais des recherches-en-coopération, m’opposer le fait qu’ils ne sauraient pas faire, tant les outils et les méthodes (observer, enquêter, analyser, décrire, interpréter, conceptualiser), même engagés hors les murs de l’université, continuent à faire peur, car il s’agit bien de cela. Le sentiment d’illégitimité et d’incapacité frappe fort.
Mobiliser ces outils et méthodes en éducation populaire suppose, substantiellement, de les émanciper de leurs inscriptions historiques. Ils ont été forgés par les sciences sociales, mais rien ne justifie qu’ils en restent leur propriété symbolique, leur privilège d’usage et leur prérogative de conception. S’approprier, c’est réinventer. Traduire pour un autre monde, c’est reformuler. Cette réinterprétation et cette refondation seraient d’ailleurs tout à fait bénéfiques, aussi, pour les pratiques accréditées de la recherche en sciences sociales car l’éducation populaire interpelle ces instruments d’une manière politique et éthique tout à fait décisive : comment observer sans se montrer intrusif, comment s’entretenir sans le faire à sens unique, comme recueillir une parole sans déposséder la personne, comment analyser sans invisibiliser, comment recueillir sans agir en prédateur, comment écrire et publier sans faire taire d’autres paroles (les mots de l’expérience, par exemple). Les instruments de la recherche ne peuvent devenir authentiquement des ressources démocratiques et populaires (des biens communs) que s’ils opèrent une réelle conversion ontologique ; ils doivent acquérir de nouvelles qualités, et abandonner des habitudes longtemps considérées comme allant de soi. En particulier, il n’y a d’outillage véritablement populaire et démocratique de la recherche qu’à la condition de mettre au cœur de leur conception et de leur usage des principes de réciprocité (ce qui profite à la recherche profite pareillement, dans des termes à construire, à la mobilisation, à l’expérimentation et à l’action), de réversibilité (l’un fait recherche et l’autre peut le faire ultérieurement), de symétrie (une égale valeur et considération pour tous les « faire », le faire recherche ne bénéficiant d’aucune autorité ou privilège). En un mot, pour le dire avec Jacques Rancière, les « faire recherche » en éducation populaire relèvent ontologiquement d’une méthode de l’égalité, et ceci pour toutes les dimensions impliquées par la recherche, tant pour l’enquête, que pour l’analyse et la conceptualisation, et que pour l’écriture. Ce « faire recherche », émancipé de l’université et approprié comme « commun » dans une perspective de co-éducation (populaire) à la recherche, implique et expérimente de nouveaux droits démocratiques. Je n’en citerai qu’un, et le plus emblématique, le droit au concept, le droit à l’élaboration théorique, le droit aux mots, à la culture et aux apprentissages pour penser par soi-même (individuellement et collectivement), une faculté qui n’est le privilège de personne, mais l’affaire de toutes et tous.
L’éducation populaire a toujours intégré des formes de « faire recherche ». Les antériorités sont nombreuses, et d’une grande valeur. Elles méritent d’être re-parcourues sans relâche afin de pouvoir les réengager dès que besoin. Il suffit de rappeler l’importance accordée par Paolo Freire aux « enquêtes conscientisantes » ou à la place majeure des « autobiographies raisonnées » dans l’approche de Henri Desroche. Ce « faire recherche » en éducation populaire possède une riche histoire, qui offre de réels appuis pour engager l’avenir.
Ce que l’on constate, parallèlement, c’est que les pratiques de recherche ont déjà, et significativement, étaient débattues, troublées et repensées à l’occasion de mobilisations de longues et larges ampleurs. En ce domaine, les apports des mouvements féministes ou des luttes décoloniales sont majeurs. Ces épistémologies ont largement contribué à déstabiliser les pratiques établies, bien que ces dernières restent majoritaires et encore dominantes, protégées par de nombreuses accréditations institutionnelles (diplôme, légitimité statutaire…). En particulier, les épistémologies décoloniales et féministes mettent à mal un imaginaire scientiste qui prétend pouvoir tout connaître depuis nulle autre part que le lieu abstrait d’une méthode ou d’une autorité statutaire. En affirmant le caractère nécessairement situé de toute élaboration de connaissances, ces épistémologies incorporent à la démarche de recherche une réflexion décisive sur les conditions, les positions, les implications des « faire recherche » et, concomitamment, de celles et ceux qui font recherche.
Nous pouvons relever de nombreuses affinités entre ces épistémologies du positionnement et les pratiques de recherche en éducation populaire, elles aussi très en défense d’une égale considération des implications et des expériences4. De ces affinités peut-il naître des complicités dans l’action ? À savoir un « faire recherche » qui se développerait à l’intersection de ces diverses influences – l’éducation populaire y occupant pleinement sa place –, en profitant, dans l’intérêt de toutes, de l’apport de chacune. De ces affinités peut-il émerger des alliances politiques capables de donner sens et réalité, de donner corps et raison à cette aspiration démocratique radicale que représente un « faire recherche » pleinement partie prenante des expérimentations, des tentatives, des luttes, des créations ou, encore, des résistances, dans un moment où les effondrements sont violents, et souvent dramatiques. Laissons les sciences sociales accréditées documenter, passivement, ces crises, et déployons, sur le terrain d’une co-éducation (populaire) à la recherche, sur un mode, lui, actif, offensif et créatif, les dispositions et dispositifs de recherche indispensables pour que nos communautés de vie et d’activité se développent en meilleure connaissance et capacité de ce qu’elles aspirent à devenir, à faire vivre comme milieu et à faire exister comme lieux.
[1]Dans cette perspective, Louis Staritzky souligne la valeur d’un « faire recherche » en tentatives, un faire recherche qui s’engage, qui expérimente et qui « tente » autant que besoin, en fonction des nécessités et des espoirs portés par une mobilisation ou une expérimentation. Cf son ouvrage Pour une sociologie des tentatives (Faire monde depuis nos vies quotidiennes), Éditions du commun, février 2024.
[2]Cette recherche est documentée sur le site https://quartiersenrecherche.net/.
[3]En sciences de l’éducation à l’Université Paris 8, dont on connaît les apports majeurs pour la recherche-action et l’éducation populaire politique, deux thèses font brillamment dialoguer éducation populaire et épistémologies féministes / décoloniales : Léa Laval, Travailler les savoirs pour une université autrement populaire. Dialogues entre critiques en acte de l’université et pratiques en recherche de l’éducation populaire, Thèse soutenue à l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, 2019, 379 p. ; Myriam Cheklab, Basculer vers des pédagogies décoloniales. Regards, chemins et horizons croisés entre des communautés nasa en Colombie et des descendant·es de colonisé·es en France, Thèse soutenue à l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, 2021, 530 p.
- Pascal NICOLAS-Le STRAT est sociologue, professeur en sciences de l’éducation, Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis. Il fait paraître en janvier 2024 aux Éditions du commun « Faire recherche en commun (Chroniques d’une pratique éprouvée) ». Site personnel : www.pnls.fr ↩︎
- Dans cette perspective, Louis Staritzky souligne la valeur d’un « faire recherche » en tentatives, un faire recherche qui s’engage, qui expérimente et qui « tente » autant que besoin, en fonction des nécessités et des espoirs portés par une mobilisation ou une expérimentation. Cf son ouvrage Pour une sociologie des tentatives (Faire monde depuis nos vies quotidiennes), Éditions du commun, février 2024. ↩︎
- Cette recherche est documentée sur le site https://quartiersenrecherche.net/. ↩︎
- En sciences de l’éducation à l’Université Paris 8, dont on connaît les apports majeurs pour la recherche-action et l’éducation populaire politique, deux thèses font brillamment dialoguer éducation populaire et épistémologies féministes / décoloniales : Léa Laval, Travailler les savoirs pour une université autrement populaire. Dialogues entre critiques en acte de l’université et pratiques en recherche de l’éducation populaire, Thèse soutenue à l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, 2019, 379 p. ; Myriam Cheklab, Basculer vers des pédagogies décoloniales. Regards, chemins et horizons croisés entre des communautés nasa en Colombie et des descendant·es de colonisé·es en France, Thèse soutenue à l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, 2021, 530 p. ↩︎
Pour citer cet article :
Tribune libre #3 Comment écrire l’éducation populaire en 2023 ? Pour une co-éducation (populaire) à la recherche. Pascal Nicolas-Le Strat, André Decamp, Regards sur le travail social, 7 décembre 2023. https://andredecamp.fr/2023/12/07/tribune-libre-3-comment-ecrire-leducation-populaire-en-2023/
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