Et si le système éducatif français se réinventait (pour de vrai) par l’expérience écologique ? (2/2)

Dans un premier billet, je cherchais à comprendre si le système éducatif peut produire de l’intérieur la réelle mise en œuvre d’une expérience écologique. Dans ce second billet, je souhaite exposer en quoi l’éducation populaire et la bifurcation vers d’autres modèles se révèlent davantage prometteurs pour favoriser l’écologie et l’émancipation des citoyens sur ces sujets. Je m’appuierai sur différents auteurs et autrices : l’approche de Magalie Jaoul-Grammare et Anne Stenger, de Lucie Sauvé Centr’ERE et Barbara Bader, de Lena Dominelli (TSV) et de Hugues Bazin (LISRA).

Mes différentes lectures passées et actuelles me ramènent à chaque fois au mouvement d’éducation populaire.  « Le mouvement d’éducation populaire s’est développé à la fin du XIXe siècle en affirmant que la connaissance doit être diffusée au plus grand nombre pour permettre à chacun de prendre ses responsabilités et d’exister comme un individu autonome » (Nicourd, 2009, p. 3) 1. Ce mouvement vise à favoriser l’émancipation individuelle par le biais des relations intercollectives et interindividuelles.

Cette émancipation est rendue possible par le biais de passeurs, selon l’idée qu’«en enseignant, je me forme ». Cette configuration de micro collectif contribue, à mon sens, à réduire l’écart entre les dominants et les dominés. Par ailleurs, en encourageant les échanges et la participation de tous les publics, de même qu’en appuyant l’initiative des citoyennes et citoyens et les actions collectives – en particulier par le biais d’instances participatives -, les acteurs du mouvement d’éducation populaire favorisent la démocratie de proximité (France Stratégie, 2022, mai, p. 25) 2.

Prenons comme exemple le projet d’une association comme le FRENE (Réseau français d’éducation à la nature et à l’environnement, anciennement Réseau École et Nature). Cette initiative est née en 1983 du besoin, ressenti par les enseignants et les animateurs nature, d’échanger afin d’enrichir et d’améliorer leurs pratiques. Des rencontres ont été organisées entre les acteurs chargés de l’axe éducatif (écoles, associations, collectivités territoriales, etc.) pour aborder leurs pratiques pédagogiques auprès des enfants.

  • des échanges lors de séminaires tels que One health, ouverts aux acteurs de l’Éducation à l’Environnement (EE) et à ceux de la promotion de la santé, dont le but était de créer des liens, d’encourager la diffusion d’informations croisées et de mutualiser les outils.
  • une initiative de « Recherche-Action Participative », Grandir avec la Nature, axée sur la santé, la psychologie et la sociologie de l’environnement, dont l’objectif était de démontrer les bénéfices du contact régulier avec la nature. Ce projet tendait à prouver que cette proximité récurrente avec la nature contribue au bien-être et à la bonne santé des élèves, favorise la communication, la créativité et l’esprit critique, facilite l’acquisition de différents savoirs (langues, sciences, mathématiques), permet une meilleure gestion du stress et renforce l’estime de soi.

Je ne pense pas qu’il soit possible d’appréhender la complexité du monde sans utiliser le récit. Face au récit de la transition écologique ou de l’éducation au développement durable, qui associe le progrès social à une croissance et à un productivisme insatiable, il y a une autre façon de donner sens à un récit collectif au centre des processus d’émancipation et des luttes sociales. Et c’est là que les associations, les collectifs, les groupes inscrits dans un état d’esprit d’éducation populaire ou de spiritualité, peuvent apporter durablement leur appui, dans le sens fort d’un compagnonnage, c’est-à-dire à la fois solidaire et formatif.

Ce ne sont ni les labels ni les modèles de « bonnes pratiques » qui font référence, mais plutôt les expériences personnelles et collectives, les idéaux types, les paradigmes. Il me semble que ce sont bien les objets d’expérience, les expérimentations sur le terrain, les tiers lieux ad hoc qui sont porteurs d’une réelle transformation écologique et sociale.

Le paradigme de la pratique de l’expérience m’a conduit vers la pensée de John Dewey, psychologue et philosophe américain majeur du courant pragmatiste (1911, p. 31) 4, qui affirme que « si l’idée pragmatique de la vérité a elle-même une quelconque valeur pragmatique, c’est parce qu’elle représente le fait de faire passer la notion expérimentale de la vérité qui règne dans les sciences, d’un point de vue technique, dans les pratiques morales et politiques, d’un point de vue humain » (Zask, 2015, p. 41) 5.

1. Nicourd., S. (2009). Pratiques d’engagement et organisation du travail associatif. Actes éducatifs et de soins, entre éthique et gouvernance,3. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03424514
2. France Stratégie. (2022, mai).  Soutenabilités ! Orchestrer et planifier l’action publique, 25-26.
3. Frene. (2021). Rapport d’activité. 12-14. https://frene.org/generalites-eedd/rapport-dactivite-2021-frene/
4. Dewey, J. (1911). The problem of truth. Réédité dans J. A. Boydston (dir.), Middle works (1899-1924) (vol. 6). Southern Illinois University Press
5. Zask, J. (2015). III. De l’expérience à l’enquête : les enjeux de l’interactionnisme. In J. Zask (Éd.), Introduction à John Dewey (pp. 39-70). Paris : La Découverte.

Pour citer cet article :

Et si le système éducatif français se réinventait (pour de vrai) par l’expérience écologique ? (2/2) André Decamp, André Decamp, Regards sur le travail social, 14 août 2023. https://andredecamp.fr/2023/08/14/et-si-le-systeme-educatif-francais-se-reinventait-pour-de-vrai-par-lexperience-ecologique-2-2/


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1 réflexion sur « Et si le système éducatif français se réinventait (pour de vrai) par l’expérience écologique ? (2/2) »

  1. Amusant de lire votre propos à la veille de la rentrée ! Une belle interrogation en rupture avec le ton dominant et qui est une remise en cause global du système éducatif actuel. Pourquoi pas… et même si si je peux très largement partager votre analyse on peut supposer que les résistances sont d’une telle ampleur qu’il paraît vain d’imaginer une révolution.
    Je peux, juste, vous proposer de venir en parler sur Radio Balises 99.8, une radio associative sur le Pays de Lorient (Morbihan)…

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