Tribune libre # 21 Comment écrire l’éducation populaire en 2026 ?

par André Decamp

Dans le texte publié sur Thot Cursus ayant pour titre « L’esprit critique à l’ère de l’intelligence artificielle » Par Denis Cristolhttps://cursus.edu/fr/33458/lesprit-critique-a-lere-de-lintelligence-artificielle, la question était posée avec clarté : que devient le jugement humain dans un monde où la machine calcule, propose et anticipe (Cristol, 2026) ? Le prolongement de la discussion proposé ici permet une réinterrogation en la replaçant dans une double tradition, celle de la philosophie de l’expérience et celle de l’éducation populaire. L’intelligence artificielle n’est pas seulement un dispositif technique performant, elle constitue une transformation des conditions mêmes de formation du jugement.

Un premier point de convergence apparaît entre Dewey et la tradition issue de Condorcet et Freire. Pour Dewey (2022, p. 96), l’éducation est un processus de croissance par l’expérience, où l’individu apprend à transformer des situations problématiques en situations comprises. L’esprit critique ne consiste pas à accumuler des réponses, mais à participer activement à une enquête. La malléabilité, qu’il définit comme la capacité d’apprendre par l’expérience (2022, p. 124), suppose du temps, de l’incertitude et de la reconstruction.

Condorcet affirmait déjà que l’instruction devait permettre à chacun d’exercer son jugement politique (1792/1994). Freire (1970/2023, p. 9-10) rappelait quant à lui que l’être humain est inachevé et conscient de son inachèvement, ce qui fonde la possibilité même d’une éducation émancipatrice. Les savoirs sont préservés, tel un patrimoine destiné à des élèves qui ne seraient que des réceptacles, alors que l’appropriation de savoirs en mode actif permet l’indépendance. Néanmoins, à supposer qu’elle apporte des réponses d’ores et déjà énoncées, l’IA est apte à esquiver l’enquête. En conséquence, elle n’annihile pas l’aptitude à réfléchir, en revanche, elle consolide et active cette capacité. De manière à ce que la solution se transforme, non pas en une élémentaire pratique, mais plutôt en une perspective d’échange, l’enjeu en matière de pédagogie repose sur la métamorphose de l’instrument algorithmique en une question à analyser. Un deuxième point de convergence connecte Heidegger à Illich. Heidegger (1954/1958, p. 27) montre que la technique moderne n’est pas un ensemble d’outils, mais une façon de rendre le monde accessible comme fonds disponible. Selon Mascotto (1989) et Maffesoli (2015, p. 11), cette étude entraîne une critique plus vaste de la modernité instrumentale. De son côté, Illich (1971/2003, p. 58) met en avant que les institutions techniques, y compris celles de l’éducation, peuvent produire des formes de dépendances invisibles. Il ne s’agit donc pas de refuser la technique, mais de questionner le cadre qu’elle impose.

L’intelligence artificielle intensifie cette problématique dans la mesure où elle structure les conditions d’accès à l’information et en façonnant les discours, elle peut contribuer à une uniformisation de la réalité.

L’esprit critique exige alors une capacité de retrait, une conscience des présupposés techniques et une vigilance face aux logiques d’automatisation. Il s’agit de distinguer l’efficace du juste, le plausible du vrai, l’optimal du signifiant.

Le troisième axe de convergence se situe entre Emerson et la dimension morale de l’éducation populaire. Emerson (1904, vol. 2, p. 309) affirme que la conformité est la tentation permanente des sociétés modernes et que la confiance en soi constitue un acte de résistance.

Ce n’est pas un individualisme isolé, mais une intégrité du jugement. L’imitation est un suicide intellectuel (1904, vol. 2, p. 306). Mounier (1949/2000, p. 72), enrichit cette vision en mettant en avant la personne comme membre d’une communauté. La réelle autonomie n’est pas en contradiction avec la dimension collective, elle en est même une condition.
Dans un contexte où l’IA produit des textes crédibles et fluides, la séduction de la conformité algorithmique. L’enjeu n’est pas seulement technique, mais éthique. C’est-à-dire, qui assume la responsabilité du discours produit ? Qui répond de l’argument avancé ? L’éducation populaire rappelle que l’émancipation implique toujours une responsabilité.

Les travaux contemporains en sciences de l’éducation et en culture numérique renforcent cette articulation. Alexandre et al. (2021, p. 194) insistent sur la nécessité d’une compréhension citoyenne des systèmes d’IA. Naffi et al. (2021, p. 6) soulignent l’importance de développer l’agentivité face aux hypertrucages et aux manipulations numériques. Germon et Gabteni (2025) mettent en garde contre la fascination technologique déconnectée des réalités sociales. Courtier-Orgogozo et Devillers (2024, p. 32) rappellent que toute avancée technique requiert une médiation démocratique. Ainsi, l’articulation devient claire. Dewey éclaire la dimension expérientielle du jugement.

Heidegger révèle l’organisation ontologique de l’environnement technique. Emerson et Mounier mettent en avant le caractère éthique et personnel de l’autonomie. L’ensemble est placé dans une perspective politique d’émancipation collective. Illich prévient des dépendances institutionnelles invisibles. Les études récentes montrent que ces questions ne sont pas théoriques, mais réelles. La confrontation directe avec la technologie n’est donc pas possible à l’ère de l’intelligence artificielle. Elle est plutôt un besoin dans les nouvelles formes de production du savoir. L’IA n’abolit pas le sens critique, elle en modifie les formes d’application. Elle oblige à repenser le jugement comme une pratique consciente et responsable. Le sens critique n’est pas seulement une capacité personnelle menacée par l’automatisation. Il est un projet collectif de liberté qui doit aujourd’hui inclure l’analyse des systèmes techniques dans sa définition. L’IA devient alors un outil de détection. Elle nous pousse à nous interroger sur l’essence de toute tradition d’éducation populaire : comment former des sujets capables de comprendre le monde qu’ils vivent, d’en discuter les règles et d’y agir ?
L’IA n’est ni la fin de l’esprit critique ni son seul outil de développement, mais une épreuve structurante pour le projet même d’émancipation intellectuelle. L’expérience considère le jugement comme un processus d’investigation fondamental et menacé lorsque la réponse dépasse la question. D’autre part, l’IA se fonde sur un cadre technique qui vise à simplifier la réalité à ce qui est exploitable. Elle demande une vigilance ontologique. S’inspirant des travaux d’Emerson (1904) et de la tradition de l’éducation populaire (de Condorcet, 1994 à Freire, 2023 ; de Mounier, 2000 à Illich, 2003), elle mène la discussion sur le conflit entre conformité et autonomie, entre facilité de délégation et responsabilité assumée. L’objectif est davantage d’appréhender ses caractéristiques, d’encourager un débat collégial et de l’envisager tel un thème d’examen au lieu de percevoir ce procédé tel un concept implicite. La clairvoyance n’est pas restreinte à un savoir d’ordre technique additionnel, elle évolue vers une aptitude collective et individuelle à se servir des dispositifs, tels des dispositifs d’investigation, à garder le contrôle de son discernement dans un contexte bâti autour des algorithmes et de préserver le caractère politique de l’analyse, en dépit de la normalisation. Le futur de l’esprit critique se situe à cet endroit et pas uniquement dans un record technologique.

Liste de références

  • Alexandre, F., Becker, J., Comte, M. H., Lagarrigue, A., Liblau, R., Romero, M., & Viéville, T. (2021). Why, what and how to help each citizen to understand artificial intelligence? Künstliche Intelligenz, 35(2), 191–199. https://doi.org/10.1007/s13218-021-00725-7
  • Condorcet, N. de. (1994). Rapport et projet de décret sur l’organisation générale de l’instruction publique (1792). Garnier-Flammarion.
  • Courtier-Orgogozo, V., & Devillers, L. (2024). La société face aux avancées des sciences et des techniques : Le cas de l’intelligence artificielle et de la génétique. Futuribles, 458(1), 25–44. https://doi.org/10.3917/futur.458.0025
  • Cristol, D. (2026). L’esprit critique à l’ère de l’intelligence artificielle : Trois philosophes nous parlent depuis le passé. Thot Cursus. https://cursus.edu/fr/33458/lesprit-critique-a-lere-de-lintelligence-artificielle
  • Dewey, J. (2022). Démocratie et éducation : Suivi de Expérience et Éducation. Armand Colin. https://doi.org/10.3917/arco.dewey.2022.01
  • Emerson, R. W. (1904). The complete works of Ralph Waldo Emerson (Concord ed., Vols. 1–12). Houghton Mifflin.
  • Freire, P. (2023). La pédagogie des opprimés (Nouvelle trad. É. Dupau & M. Kerhoas). Agone. (Œuvre originale publiée en 1970)
  • Germon, R., & Gabteni, H. (2025). L’IA dans l’éducation : Entre fascination technologique et réalité sociale. Management & Data Science, 9(4). https://doi.org/10.36863/mds.a.55489
  • Heidegger, M. (1958). La question de la technique (trad. A. Préau). In Essais et conférences. Gallimard. (Œuvre originale publiée en 1954)
  • Illich, I. (2003). Une société sans école (Trad. G. Durand). Seuil. (Œuvre originale publiée en 1971)
  • Maffesoli, M. (2015). « La question de la technique » de Martin Heidegger. Sociétés, 129(3), 11–15. https://doi.org/10.3917/soc.129.0011
  • Mascotto, J. (1989). Heidegger et la question de la technique. Société, (5), 1–73. https://doi.org/10.7202/1118503ar
  • Mounier, E. (2000). Le personnalisme. Presses universitaires de France. (Œuvre originale publiée en 1949)
  • Naffi, N., Davidson, A.-L., Barma, S., Bernard, M.-C., Brault, N., Berger, F., & Gagnon-Tremblay, A. (2021). Pour une éducation aux hypertrucages malveillants et un développement de l’agentivité dans les contextes numériques. Éducation et francophonie, 49(2). https://doi.org/10.7202/1085307ar
  • Schumann, C. (2013). The self as onwardness: Reading Emerson’s self-reliance and experience. Foro de Educación, 11(15), 29–48. https://doi.org/10.14516/fde.2013.011.015.001

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Pour citer cet article :

Tribune libre #21 Comment écrire l’éducation populaire en 2026 ? Education populaire, esprit critique et IA, André Decamp. André Decamp, Regards sur le travail social, 5 mars 2026. https://andredecamp.fr/2026/03/01/tribune-libre-21-comment-ecrire-leducation-populaire-en-2026/


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