Faut-il être dans le jugement d’autrui ?
Par Nicolas Delbrah1
J’entends souvent dire qu’être dans le jugement, c’est mauvais. Que seul Dieu peut juger les actes d’autrui. Qu’on doit être dans la tolérance et dans l’acceptation de l’autre. Quand cet argument est utilisé pour créer de l’injustice et satisfaire uniquement des pulsions égocentriques, au détriment d’autrui, il devient légitime de remettre en question cette injonction sociale. C’est parfois, littéralement, une question de survie.
De plus, l’injonction de « ne pas juger » constitue en soi un jugement. C’est une injonction paradoxale qui impose une règle à l’autre tout en l’enfreignant. C’est fait ce que je dis, mais pas ce que je fais. C’est faire ce qu’on ne voudrait pas que l’on fasse sur nous-mêmes. C’est une tentative de retirer à l’autre un droit que l’on exerce sur lui.
Définitions et fonctions du jugement
Alors, qu’est-ce que le jugement ? De quoi, parle-t-on ? À quoi sert-il ?
Selon le Larousse, il y a plusieurs manières de le définir. Déjà, partant de là, ce mot peut porter à confusion. D’abord, on peut le voir comme une « action de juger quelqu’un, une affaire, dans le respect des lois et règlements en vigueur ». Pour juger, on s’appuie sur des bases normatives. Cela nécessite de discerner ce qui est conforme à la règle de ce qui ne l’est pas, en s’appuyant sur des actes concrets. On se base sur des actes de la personne ou situation jugée pour exercer ce discernement. On évalue un acte, un comportement.
Dans le domaine judiciaire, on l’évoque pour désigner une « décision rendue par une juridiction du premier degré ». Il s’agit d’une prise de position en acte juridique par un processus de discernement judiciaire. C’est une conception pragmatique qui constitue une des formes de régulation des conduites.
Cela peut être également une « activité de l’esprit permettant de juger, d’apprécier les êtres, les choses, les situations de la vie pratique et de déterminer sa conduite ». Juger, c’est raisonner avant d’agir. C’est avoir une pensée pour l’action. C’est ce qu’on peut retrouver lorsque l’on mène une réflexion sur l’éthique, la morale et les valeurs. On parle de jugement moral pour envisager une « vie bonne » ou être une « bonne personne ».
Par ailleurs, quand on juge, on peut mener une « appréciation, favorable ou défavorable, portée sur quelqu’un ou sur quelque chose » ou encore exercer une « aptitude à bien juger, à former des appréciations lucides, justes ». Mais c’est aussi l’« activité de la pensée qui affirme ou nie une proposition, pour faire apparaître le vrai ». C’est être capable de mettre de la raison pour distinguer le juste et l’injuste, le réel et l’irréel. Cette initiative rationnelle cherche à être conforme à la réalité et à ce qui est juste.
En somme, être dans le jugement, c’est faire preuve de rationalité pour formuler une appréciation sur quelqu’un, quelque chose, ou une situation pour se positionner dans le but de réguler les relations sociales, de rechercher la vérité et de prendre une décision.
Être dans le jugement d’autrui, c’est chercher la vérité sur autrui, c’est pouvoir prendre des décisions par rapport à l’autre et réguler ses relations.
Donc, sans jugement d’autrui, on ne peut prendre des décisions par la raison, à partir des lois, du juste, du vrai et faire la distinction entre la réalité et l’illusion, le juste et l’injuste. On est dans l’illusion et l’injustice. Le contraire de juger, c’est déprécier, hésiter, mépriser, mésestimer et négliger.
Le jugement d’autrui, c’est porter de l’importance à notre rapport à l’humain et à notre environnement.
Vers un jugement juste dans une éthique de la dignité humaine
Peut-on juger le jugement lui-même ? C’est un devoir éthique. Un jugement juste est celui qui respecte la dignité humaine.
Qu’est-ce qu’un jugement juste ? Un jugement juste est un jugement qui répond à des valeurs et la morale. Si les valeurs morales varient selon les individus selon la culture, l’éducation, etc., l’État de droit nous offre une base législative commune. En cas de litige, c’est cette base qui permet de porter plainte et de s’en remettre à l’appréciation d’un juge. Sans base commune sur les valeurs et les pratiques acceptables, des conflits de valeurs peuvent apparaitre sur la perception qu’on a du jugement d’autrui. Cependant, la loi ne suffit pas à dire le « juste ». Est-ce un problème d’être en conflit de valeurs avec le jugement d’autrui ? Pas nécessairement, dans la mesure où on trouve un consensus égalitaire, c’est-à-dire qu’on trouve un accord sans rapport de domination pour atteindre la dignité humaine. La différence de jugement des personnes peut être dépassée par le consensus et l’acceptation du jugement de l’autre différent du nôtre. La vérité sur l’autre est toujours partielle, car il y a des aspects de l’individu qui peuvent nous échapper. Le jugement doit donc rester provisoire. On doit être prêt à réactualiser ce jugement dès que de nouveaux éléments apparaissent dans une éthique de la dignité.
En fait, tout dépend de notre posture et de notre attitude face à la différence d’autrui et au conflit. Et si cet idéal n’est pas possible, les individus utilisent d’autres moyens comme la rupture du lien, la sanction, imposer son jugement à l’autre, être soumis au jugement de l’autre, etc.
Et là, le conflit de valeurs face aux jugements d’autrui peut être un problème quand elle ne respecte pas la dignité humaine, quand il ne respecte pas la loi et restreint les libertés fondamentales des individus. Comment garantir qu’un jugement ne soit pas simplement l’imposition de la norme du plus fort ? Il faut se mettre des règles sociales qui s’imposent à tous et le faire respecter par des institutions qui ont une légitimité à le faire.
Un droit encadré par la loi
Est-ce qu’il faut être dans le jugement ? Est-ce un devoir ? Oui, cela permet d’être libre, de vivre-ensemble et de se protéger. Il doit, cependant, respecter la loi et la dignité humaine pour ne pas être injuste, voire illégal. Toutefois, juger est inévitable, on ne peut pas ne pas penser. Par contre, on peut s’autoriser à ne pas exprimer son jugement, non pas pour arrêter de penser, mais pour permettre l’écoute ou être dans l’illégalité.
Est-ce un droit ? Absolument. C’est un droit inscrit dans la loi dans la mesure où dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de notre Constitution, l’article 11 stipule que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». Un exemple d’abus qu’on peut imaginer sur le jugement, c’est juger une personne par rapport aux 26 critères de discrimination interdits par la loi (genre, culture, statut social, niveau intellectuel, etc.). Étiqueter une personne (Howard Becker, 1985) est mauvais si cela porte atteinte à la dignité humaine ou aux libertés fondamentales.
Conclusion
Le jugement, selon Noël Mouloud[1], est un acte de sens qui gouverne l’existence et la pensée. En le considérant comme une activité de l’esprit pour chercher et maintenir l’ordre social, nous réalisons qu’il est un socle pour notre liberté et notre qualité de vie. Aussi, être en position de jugement, c’est refuser l’indifférence et le mensonge. Mais pour s’engager dans une action éthique, il doit dépasser les pulsions égocentriques pour s’investir dans le fondement du droit et de l’éthique de la dignité.
En somme, nous avons le droit, et parfois le devoir de juger, à condition que cet exercice de la raison et l’expression de sa pensée reste un rempart contre l’oppression et le mépris, et non un outil de discrimination, de domination ou encore d’injustice. Une question demeure : comment juger sans que son propre vécu ou ses propres biais viennent trahir cette éthique de la dignité ?
Liste de références :
- [1] MOULOUD, N. JUGEMENT [en ligne]. In Encyclopædia Universalis. Disponible sur : https://www.universalis-edu.com/encyclopedie/jugement/ (consulté le 16 février 2026)
- Auroux, S., & Rey, J.-M. (s. d.). Jugement. Dans Encyclopædia Universalis. Consulté le 16 février 2026 sur https://www-universalis-edu-com.ezpupv.scdi-montpellier.fr/encyclopedie/jugement/
- Becker, H. S. (1985). Outsiders : Études de sociologie de la déviance (J.-P. Briand & J.-M. Chapoulie, Trad.). Métailié. (Ouvrage original publié en 1963).
- Éditions Larousse. (s. d.). Jugement. Dans Le Dictionnaire Larousse. Consulté le 16 février 2026 sur https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/jugement/45112
- Présidence de la République. (1789). Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Élysée.fr. https://www.elysee.fr/la-presidence/la-declaration-des-droits-de-l-homme-et-du-citoyen
- Synonymes-Antonymes.com. Synonymes et antonymes du verbe juger. Consulté le 16 février 2026 sur http://www.synonymes-antonymes.com/synonymes/juger
- Association Themis. Les 26 critères de discrimination interdits par la loi. Consulté le 16 février 2026 sur
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Pour citer cet article :
Carnets d’étudiant·e·s en travail social #9 Faut-il être dans le jugement d’autrui ? Nicolas Delbrah. André Decamp, Regards sur le travail social, 26 février 2026. https://andredecamp.fr/2026/02/26/carnets-detudiant·e·s-en-travail-social-9/
- Actuellement en Master 2 « Intervention et Développement Social » à l’Université Montpellier Paul-Valéry, Nicolas DELBRAH vise l’encadrement d’équipe et l’ingénierie de projet dans le secteur sanitaire, social et médico-social.
Éducateur spécialisé de formation et diplômé en coordination de projets culturels et de développement social local, il a plusieurs années d’expérience de terrain, acquises tant dans le secteur médico-social et l’animation socio-éducative que dans le social.
Professionnel convaincu par l’intermédiation sociale, son ambition est d’impulser sur les territoires des projets innovants et porteurs de sens, en plaçant les publics concernés au cœur d’une démarche de démocratie participative. ↩︎
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