Former à l’esprit d’entreprendre ou produire des entrepreneurs ?
Par Salamata Diagne1
L’entrepreneuriat s’est imposé comme une réponse quasi incontournable aux transformations contemporaines du travail. Présenté comme un levier d’innovation, d’autonomie et de lutte contre le chômage, il est aujourd’hui largement intégré aux politiques éducatives. Pourtant, la recherche souligne que l’éducation entrepreneuriale repose sur un champ conceptuel encore instable, marqué par une diversité terminologique et une fragilité de conceptualisation (Mégret, 2022, p. 38). Les objectifs de l’éducation entrepreneuriale sont interrogés par cette instabilité, qu’il s’agisse de former des fondateurs d’entreprises ou d’élargir des compétences pratiques.
L’éducation à l’entrepreneuriat se décline sous des formes multiples, comme l’indique la recherche, allant de la sensibilisation à l’esprit entrepreneurial au soutien de projets de création d’entreprise (Dejardin, 2019, p. 14-15). Cette diversité élargit les possibilités pédagogiques, tout en rendant moins lisible la distinction entre esprit entrepreneurial et esprit d’entreprise.
Alors que le premier renvoie à des dispositions telles que l’initiative, l’autonomie et la capacité à agir, le second concerne plus directement la création et la gestion d’une organisation économique (Pépin, 2017, p. 18-19).
Les recherches empiriques invitent à nuancer l’idée d’un passage automatique de la motivation à l’action entrepreneuriale. L’étude de Vicente (2017, p. 87-88) sur une école de code emblématique montre ainsi comment un dispositif initialement orienté vers la création d’entreprise se transforme en une formation essentiellement technique. La réalisation de projets entrepreneuriaux se trouve limitée par cette progression, tandis que l’acquisition de compétences et d’attitudes associées à l’esprit d’entreprendre est renforcée. Les dispositifs contribuent ainsi davantage au développement de dispositions à agir qu’à la formation d’entrepreneurs au sens strict. L’utilisation de l’entrepreneuriat comme levier d’engagement social et citoyen rend cette tension plus visible. Les formations en entrepreneuriat social promeuvent les principes de participation et de changement social. Or, l’étude réalisée par Mailhot souligne que ces dispositifs peuvent véhiculer des normes valorisant la figure de l’entrepreneur indépendant, ce qui a pour conséquence de créer une tension avec les principes de la citoyenneté démocratique (Mailhot et al., 2021, p. 59-60). L’entrepreneuriat semble ainsi s’inscrire davantage dans l’initiative individuelle que dans le projet collectif.
Ces ambiguïtés se retrouvent également dans l’enseignement supérieur à travers les trajectoires des étudiants entrepreneurs.
Si les dispositifs d’accompagnement et de reconnaissance institutionnelle facilitent l’engagement entrepreneurial, ils soulignent aussi la fragilité de l’équilibre entre études, projet et conditions matérielles d’existence. Sans environnement favorable, entreprendre pendant ses études peut devenir une source de tension plutôt qu’un levier d’émancipation (Cuénoud, T. et al, A., 2022, p. 166-168).
Face à ces constats, certaines approches pédagogiques proposent de déplacer les finalités de l’éducation entrepreneuriale. L’entrepreneuriat « conscient » met ainsi l’accent sur la capacité des individus à s’engager de manière réfléchie et responsable, pour soi, pour autrui et pour l’environnement (Levesque et al., 2022, p. 77-78). D’autres dispositifs, inspirés de pédagogies critiques, cherchent à développer l’esprit critique et la réflexivité afin de former à un entrepreneuriat responsable plutôt qu’à une simple performance économique (Tessier-Dargent, 2023, p. 92-93).
La formation en entrepreneuriat ne transforme pas systématiquement l’intention en activité économique, comme le souligne la littérature (Levesque et al., 2022 ; Tessier-Dargent, 2023). Elle façonne principalement des méthodes de réflexion, d’action et de prise de position au sein de la société. L’ambition est de former des individus capables de prendre des initiatives sans assumer seuls la responsabilité des transformations économiques et sociales. Cet enjeu apparaît plus central que l’augmentation du nombre d’entrepreneurs. Il semble donc essentiel, d’un point de vue démocratique, de clarifier les objectifs, les valeurs et les normes portés par l’éducation entrepreneuriale.
Rendre explicites les finalités, les valeurs et les normes véhiculées par l’éducation entrepreneuriale apparaît ainsi comme une exigence démocratique. Former à l’esprit d’entreprendre peut constituer une véritable opportunité d’émancipation, à condition de ne pas confondre capacité d’agir et injonction à se débrouiller seul.
Références bibliographiques :
- Cuénoud, T. et Goujon Belghit, A. (2022). Chapitre 6. La digitalisation du parcours des « étudiants-entrepreneurs » : vers une densification de l’impact sociétal ? Dans Dirigé par J. Rosé et M. Delattre RSE et numérique : Une vision francophone (p. 166-186). EMS Éditions. https://doi.org/10.3917/ems.rose.2022.01.0166.
- Levesque, R., Champy-Remoussenard, P. et De Miribel, J. (2022). Pour une éducation à un entrepreneuriat conscient Entretien réalisé par Patricia Champy-Remoussenard et Julien de Miribel. Projectics/Proyéctica/Projectique, 32(2), 77-91. https://doi.org/10.3917/proj.032.0077
- Mailhot, C., Gaudet, S., Drapeau, É., et Fuca, J. (2021). Éduquer à la citoyenneté démocratique par l’innovation sociale : l’idéal de l’entrepreneuriat social remis en question. Canadian Journal of Nonprofit and Social Economy Research, 12(2), 16-pp. https://doi.org/10.29173/cjnser.2021v12n2a381
- Mégret, J.-M. (2022). Éduquer à l’esprit d’entreprendre : entre enjeux éducatifs et politique éducative, regard sur la recherche. Projectics / Proyéctica/Projectique, 32(2), 37-58. https://doi.org/10.3917/proj.032.0037
- Pépin, M. (2017). S’entreprendre pour apprendre à l’école primaire : un défi pédagogique. Entreprendre & Innover, 33(2), 18-28. https://doi.org/10.3917/entin.033.0018
- Tessier-Dargent, C. (2023). Comment un dispositif innovant d’éducation à l’entrepreneuriat « freirien » peut-il favoriser l’entrepreneuriat responsable chez les étudiants ? Entreprendre & Innover, 56(3), 92-100. https://doi.org/10.3917/entin.056.0092
- Vicente, M. (2017). Apprentissage du code informatique et entrepreneuriat : de la création d’entreprise à l’esprit d’entreprendre. Formation emploi, 140(4), 87-106. https://doi.org/10.4000/formationemploi.5224
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Pour citer cet article :
Carnets d’étudiant·e·s en travail social #8 Former à l’esprit d’entreprendre ou produire des entrepreneurs ? Salamata Diagne. André Decamp, Regards sur le travail social, 16 février 2026. https://andredecamp.fr/2026/02/08/carnets-detudiantes-en-travail-social-8/
- Doctorante en administration et politiques de l’éducation à l’Université Laval, Salamata Diagne mène des travaux de recherche portant sur l’éducation entrepreneuriale, avec un intérêt particulier pour les contextes scolaires (primaire, secondaire). Elle s’intéresse notamment aux liens entre les politiques éducatives, les pratiques pédagogiques et le développement de l’esprit d’entreprendre ou d’entreprise en milieu scolaire.
Elle a contribué à un projet de transfert d’expertise des cégeps à l’international, dans le contexte sénégalais, expérience qui a renforcé son orientation scientifique et sa réflexion sur les dynamiques éducatives comparées. Elle occupe actuellement des fonctions d’auxiliaire de recherche et d’enseignement à l’Université Laval et est membre du Centre de Recherche et d’Entraide en Éducation (CREE).
Par ailleurs, elle s’implique dans des activités académiques et institutionnelles, notamment à travers des engagements liés à des événements scientifiques et universitaires, dont le CIFEPME 2024 et la collation des grades 2024-2025. ↩︎
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