Désobéir sans héroïsme dans le travail social
Par André Decamp
La désobéissance professionnelle est souvent traduite par une figure héroïque qui est accolée à un refus spectaculaire dans l’espace public et entièrement assumé. Celui-ci est censé rompre avec l’institution[1]. Cette représentation, axée sur l’incroyable, renforce la rupture visible et l’acte individuel de résistance. Elle conduit néanmoins à masquer les formes ordinaires de désobéissance qui traversent le travail social au quotidien. Or, dans ce champ professionnel, l’enjeu ne se limite pas à l’opposition frontale aux règles, mais réside dans la possibilité de tenir une pratique fidèle à ses finalités dans un environnement de plus en plus normé, technicisé et gouverné par des logiques de contrôle (Pullen Sansfaçon & Crête, 2019, p. 331-332). L’invalidation des savoirs expérientiels s’inscrit dans un paradigme épistémologique dominant où les formes de savoir reconnues sont dites objectives (Laville & Salmon, 2022a, p. 47-49).
Dans ce contexte, le fait de désobéir sans héroïsme ne s’associe pas à une attitude militante constante, mais à une méthode précise pour maintenir la clarté et l’importance éthique. Les travailleur·euse·s sociaux font face à des conflits inhérents à leur identité professionnelle, particulièrement entre ce qu’ils perçoivent comme équitable pour les personnes qu’ils soutiennent et ce que les structures attendent d’eux en matière de conformité, d’efficacité et de résultats quantifiables (Desmarais et al., 2024, p. 122). La désobéissance ordinaire apparaît donc davantage comme un moyen de contrôle pratique, généralement discret, visant à maintenir une certaine concordance entre les valeurs du métier et les actions de tous les jours (Pullen Sansfaçon & Crête, 2019, p. 331). Elle s’inscrit ainsi dans ce que Laville et Salmon définissent d’« agir avec » les publics, en contraste avec un « agir sur » basé sur la prééminence des connaissances expertes (Laville & Salmon, 2022b, p. 55-57).
Dans les faits, la désobéissance ordinaire se caractérise par un composite d’ajustements intégrés dans le travail réel. Cela peut se faire par le prolongement d’un entretien avec l’usager.e au-delà de la durée initialement prévue, à déroger à une procédure considérée comme inappropriée pour un cas particulier, à retarder l’exécution d’une règle formelle sans incidence réelle ou encore à favoriser l’amélioration de la relation plutôt qu’à répondre instantanément à un indicateur numérique. Ces actions nécessitent un travail d’interprétation constant pour que l’intervention reste pertinente. Dejours (2003a), rappellent que le jugement professionnel ne peut être remplacé par l’application mécanique de consignes, même lorsque celles-ci sont présentées comme neutres ou rationnelles (p. 6-7).
Ces pratiques trouvent leur fondement dans un constat largement documenté par la sociologie du travail dans l’existence d’un écart structurel entre le travail prescrit et le travail réel. L’activité ne se réduit jamais à l’exécution de règles, car aucune prescription ne peut anticiper la variabilité du réel. Travailler suppose nécessairement des accommodements, des bricolages et des arrangements qui rendent l’action possible (Dejours, 2003a, p. 6). Cet écart n’est pas un dysfonctionnement marginal ; il constitue le cœur même de l’activité. Il devient particulièrement visible lorsque l’on exige une conformité totale, comme l’illustre la grève du zèle, où l’application irréprochable des règles finit par empêcher le travail de se faire (Dejours, 2003b, p. 5).
Dans le travail social, cet écart est renforcé par des reconfigurations organisationnelles liées à la diffusion du New Public Management. Le développement des outils de mesure, de traçabilité et de reddition de comptes augmente les tensions entre normes organisationnelles et normes professionnelles. Les intervenant·es se trouvent alors sommé·es de produire des preuves administratives tout en soutenant des pratiques relationnelles difficilement quantifiables (Bezes et al., 2011, p. 293-295). Ces approches gestionnaires se situent massivement dans une logique objectivante de l’intervention, qui tente de réduire les situations sociales à des catégories standardisées, au détriment de parcours singuliers (Laville & Salmon, 2022c, p. 55-56).
Pour Richard (2013), dans ce contexte, le jugement professionnel devient un enjeu central, non comme privilège corporatiste, mais comme condition de possibilité d’une intervention de qualité (p. 122). La question de l’évaluation occupe dès lors une place décisive. Effectivement, ce qui est mesuré, et ce qui ne l’est pas, structure profondément les pratiques. Dejours souligne que l’évaluation et le contrôle qualité se sont imposés comme des évidences organisationnelles, alors même que leurs fondements scientifiques et éthiques demeurent discutables (Dejours, 2003c, p. 3).
Une part essentielle du travail échappe à l’observation. On peut citer ici l’engagement subjectif, les stratégies de métier, les arbitrages discrets, mais aussi les défenses individuelles et collectives face à la souffrance au travail.
Cette part invisible du travail reste hors champ des dispositifs d’évaluation, qu’ils soient quantitatifs ou qualitatifs (Dejours, 2003a, p. 23-24). Elle poursuit une tradition d’objectivation qui, historiquement, a séparé le sujet connaissant de l’objet à connaître, en disqualifiant les savoirs pratiques au nom d’une prétendue neutralité scientifique (Laville & Salmon, 2022c, p. 58-60). C’est précisément dans cet espace invisible que se loge une grande partie de la désobéissance ordinaire. Celle-ci ne vise pas nécessairement à contester l’institution, mais à compenser les effets d’une organisation qui tend à réduire l’intervention à ce qui est mesurable. L’inflation des instruments de mesure transforme le travail non plus dans ce qui compte mais désormais dans ce qui peut se compter (Hudbert, 2024, p. 78). Désobéir peut alors se réduire à conserver une attention à ce qui échappe aux cases, et à préserver un agir avec les publics là où les dispositifs gestionnaires favorisent un agir sur standardisé (Laville & Salmon, 2022d, p. 119-121).
Cette désobéissance discrète n’est toutefois pas sans préjudice pour celles et ceux qui la pratiquent. Elle expose les professionnel·les à une tension durable, c’est-à-dire agir conformément aux finalités du métier tout en sachant que certaines décisions ne sont pas complètement légitimées par les cadres formels. Cette position affaiblit la cohérence identitaire, car l’équilibre recherché entre demandes organisationnelles et valeurs professionnelles demeure difficile à conserver dans des contextes technicisés et normalisants (Pullen Sansfaçon & Crête, 2019, p. 331). La désobéissance ordinaire peut de ce point de vue se vivre tel un compromis permanent, plutôt que comme une liberté conquise.
Cette fatigue se place dans l’économie morale du travail social dans le sens où l’engagement est souvent synonyme de dépassement de soi. Motisi-Nagy (2021) montre la manière dont certaines représentations du métier mettent en avant l’acte de l’investissement dans la souffrance comme un sacrifice consenti (p. 106).
De sorte que la désobéissance ordinaire risque d’être doublement silencieuse, d’une part parce qu’elle se joue dans l’infraordinaire des pratiques, et d’autre part parce qu’elle peut être intériorisée comme une charge individuelle supplémentaire, plutôt que reconnue comme le signe de tensions organisationnelles structurelles.
Une lecture exclusivement individuelle de ces tendances apparaît dès lors insuffisante. Pour Desmarais et al. (2024), la construction de l’identité professionnelle se définit dans un rapport complexe avec la reconnaissance et dans les tensions multiples entre les organisations et les gens qui y travaillent (p. 122). Lorsque la désobéissance ordinaire ne peut être mise en mots collectivement, elle favorise le sentiment de solitude, d’insécurité et de culpabilité, tout en laissant intactes les conditions structurelles qui la rendent nécessaire.
Enfin, la lecture simplificatrice de la désobéissance en l’opposant aux équipes de directions et celles du terrain peut être un piège. Le contexte de la subordination salariale reste structurant, cette opposition tend plutôt à cantonner les protagonistes dans des rôles stéréotypés et à leur en faire porter une responsabilité qui les dépasse (Hudbert, 2024, p. 80). Une désobéissance fondée principalement sur des choix éthiques individuels risque alors de créer peu d’effets sur les conditions matérielles, tout en accentuant la division interne voire l’épuisement de ses professionnels.
Ainsi comprise, la désobéissance sans héroïsme permet de nommer une réalité du travail social. L’intervention des professionnels s’organise dans des arbitrages discrétionnaires, couplés à des savoirs expérientiels, et constamment menacés par des outils d’évaluation incapables de saisir la qualité réelle du travail. L’invisibilisation de cette désobéissance ordinaire accentue l’affaiblissement du travail à de la conformité, en minimisant sa dimension relationnelle, éthique et politique (Alix & Autès, 2024, p. 1-2). Le but n’est donc pas de romantiser la désobéissance, mais davantage de comprendre ce qu’elle révèle dans sa difficulté persistante à reconnaître le travail réel et la nécessité de rouvrir des lieux démocratiques de délibérations sur les finalités, les critères de qualité et les marges légitimes du jugement professionnel (Dejours, 2003a, p. 23-24 ; Laville & Salmon, 2022e, p. 129-131).
Quelles formes discrètes de désobéissance te permettent aujourd’hui de continuer à exercer ton métier sans renoncer à tes exigences professionnelles et éthiques, et dans quels espaces (collectifs, institutionnels, informels) ces gestes pourraient-ils devenir discutables plutôt que clandestins (Hudbert, 2024, p. 80) ?
Liste de références
- Alix, J.-S., & Autès, M. (2024). Travail social : enjeux de savoirs, enjeu de démocratie. Sciences et actions sociales, 21, 1-15.
- Bezes, P., Demazière, D., Le Bianic, T., Paradeise, C., Normand, R., Benamouzig, D., Pierru, F., & Evetts, J. (2011). New Public Management et professions dans l’État : au-delà des oppositions, quelles recompositions ? Sociologie du travail, 53(3), 293-348.
- Dejours, C. (2003a). L’évaluation du travail à l’épreuve du réel : Critique des fondements de l’évaluation. Paris, France : Éditions Quæ.
- Dejours, C. (2003 b). Préface. Dans C. Dejours, L’évaluation du travail à l’épreuve du réel : Critique des fondements de l’évaluation (p. 3-7). Paris, France : Éditions Quæ.
- Dejours, C. (2003 c). Critique et fondements de l’évaluation. Dans C. Dejours, L’évaluation du travail à l’épreuve du réel : Critique des fondements de l’évaluation (p. 9-56). Paris, France : Éditions Quæ.
- Desmarais, D., Charlebois, F.— X., Brünger, O., Dubé, M., Beauchemin, A., Dubé-Poitras, A., & Lucas, R. (2024). La construction de l’identité professionnelle en travail social : des rapports sociorelationnels et de la reconnaissance. Intervention, 159, 121-135.
- Hudbert, M. (2024). Entre logique de contrôle social et logique d’émancipation : le sens de la désobéissance. VST — Vie sociale et traitements, 164, 77–82.
- Laville, J.-L., & Salmon, A. (2022a). Introduction. Dans J.-L. Laville & A. Salmon (dir.), Pour un travail social indiscipliné (p. 47-54). Toulouse, France : Éditions érès.
- Laville, J.-L., & Salmon, A. (2022 b). Les principes de distanciation et d’objectivation. Dans J.-L. Laville & A. Salmon (dir.), Pour un travail social indiscipliné (pp. 55–69). Toulouse, France : Éditions érès.
- Laville, J.-L., & Salmon, A. (2022 c). L’action sur le monde. Dans J.-L. Laville & A. Salmon (dir.), Pour un travail social indiscipliné (p. 95-108). Toulouse, France : Éditions érès.
- Laville, J.-L., & Salmon, A. (2022 d). Participation citoyenne et émancipation. Dans J.-L. Laville & A. Salmon (dir.), Pour un travail social indiscipliné (p. 109-117). Toulouse, France : Éditions érès.
- Laville, J.-L., & Salmon, A. (2022e). Théorie critique et exigence démocratique. Dans J.-L. Laville & A. Salmon (dir.), Pour un travail social indiscipliné (pp. 129–131). Toulouse, France : Éditions érès.
- Motisi-Nagy, A. A. (2021). Durer en travail social : engagement ou sacrifice ? Le Sociographe, 75, 106-112.
- Pullen Sansfaçon, A., & Crête, J. (2019). Identité professionnelle en travail social : atteindre l’équilibre dans un contexte déséquilibrant. Recherches sociographiques, 60(2), 331-349.
- Richard, S. (2013). L’autonomie et l’exercice du jugement professionnel chez les travailleuses sociales : substrat d’un corpus bibliographique. Reflets : revue d’intervention sociale, 19(2), 39-63.
[1]Institution : le terme ne désigne pas ici la simple organisation, mais le dispositif symbolique et pratique chargé de produire des rôles, des identités et des formes de légitimité professionnelle. L’institution repose sur un ensemble de valeurs et de principes considérés comme supérieurs, qui fondent l’autorité et donnent sens à l’action, au-delà de la seule conformité organisationnelle (Dubet, 2010, p. 17–19). Rompre avec l’institution signifie alors contester cet ordre normatif et symbolique, et non seulement désobéir à une règle ou à une hiérarchie formelle (Dubet, 2016, p. 381–384).
Dubet, F. (2010). Déclin de l’institution et/ou néolibéralisme ? Éducation et Sociétés, 25(1), 17–34.
Dubet, F. (2016). Les instruments et l’institution : le cas de l’école. Sociologie du travail, 58(4), 381–389.
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Pour citer cet article :
Carnets d’étudiant·e·s en travail social #5. Désobéir sans héroïsme dans le travail social, André Decamp, André Decamp, Regards sur le travail social, 22 décembre 2025. https://andredecamp.fr/2025/12/22/carnets-detudiant%c2%b7e%c2%b7s-en-travail-social-5/
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