Le délicat destin du travail social
Par André Decamp
Depuis 200, le travail social connaît une succession de transformations qui ont profondément modifié les organisations, les pratiques et les conditions d’exercice. Au Québec, cela commence avec la réforme Couillard-Charest, une restructuration majeure qui fusionne les services sociaux et de santé dans de grandes structures régionales et réduit l’offre de services de proximité. Pour un lecteur européen, il s’agit d’un basculement comparable à la disparition des services sociaux locaux au profit d’un appareil centralisé piloté comme une organisation sanitaire. Cette réforme ancre durablement les logiques managériales au sein du travail social.
La réforme Barrette de 2015 s’arrime à cette dynamique en fermant 180 établissements pour les regrouper en mégastructures. Cette opération de fusion-absorption accentue la centralisation et, par conséquent, alourdit les charges administratives. Elle n’est pas sans effet : au Québec, 90 % des intervenants et intervenantes en protection de l’enfance rapportent une dégradation de leurs relations avec la hiérarchie, accompagnée d’une montée du stress et d’une perte d’autonomie professionnelle (Le Pain et al., 2021, p. 527-529). Afin d’appréhender la situation, il convient de se représenter une réforme transformant tous les services sociaux en un système à grande échelle piloté depuis le sommet.
En Suisse, la transformation a lieu en 2021 avec l’introduction d’un logiciel de gestion unique. Cet outil, à la fois prescrivant et contraignant, modifie profondément l’intervention sociale, au point que les assistantes sociales et les assistants sociaux se retrouvent pris·es entre l’obligation d’une standardisation des étapes de travail, la traçabilité de leurs gestes professionnels et l’obligation de produire plus de bilans.
Dès les premiers mois, les professionnel·le·s décrivent un climat de surveillance accrue et mettent en place diverses pratiques de protection, notamment en ajustant leur usage de la plateforme afin de préserver la dimension relationnelle de leur accompagnement (Tiberghien et Kuehni, 2025, p. 257–266).
En France, la structuration des plateformes d’accompagnement social à l’hôtel en 2020 marque un tournant similaire. Les travailleuses sociales doivent suivre jusqu’à cinquante ménages, se déplacer en continu et répondre à des demandes de reporting toujours plus exigeantes, identifiées dès la première année comme la principale source d’intensification de l’activité (Sempé, 2022, p. 44).
La pandémie de Covid-19 vient bouleverser davantage cet équilibre déjà fragile. À partir de 2020, elle réorganise les modalités d’intervention, multiplie les interruptions téléphoniques, amplifie l’invisibilité du travail administratif et accélère l’effritement des collectifs professionnels. Sempé souligne que cette fragilisation, née du contexte sanitaire, pourrait être durable tant elle s’ajoute à des transformations managériales déjà bien installées (2022, p. 38).
Ces diverses mutations soulignent que le travail social évolue au travers de vagues successives cumulant : rationalisation à partir de 2004, consolidation managériale en 2015, restructuration territoriale en 2020, numérisation prescriptive en 2021 et accélération liée à la crise sanitaire de la Covid-19. Ces cycles redéfinissent massivement le travail social, en réduisant l’autonomie professionnelle, en intensifiant la charge émotionnelle et temporelle et en fragilisant le travail d’équipe et le travail en équipe, alors même que la collaboration et le cadre constituent les fondements de la qualité de l’intervention sociale.
Le travail social ne cesse de se réformer. Reste à savoir si nous aurons le courage de le soutenir autrement que par les réformes.
Liste des références :
- Le Pain, I., Kirouac, L., Larose-Hébert, K., & Namian, D. (2021). Les intervenants sociaux à l’aune de la nouvelle gestion publique : difficultés émotionnelles, relations professionnelles sous tension et collectifs de travail fragilisés. Relations industrielles, 76(3), 519–540.
- Tiberghien, J., & Kuehni, M. (2025). Introduction d’un logiciel de gestion dans les services sociaux. Réseaux, 249–250, 247–275
- Sempé, M. (2022). Les plateformes d’accompagnement social en hôtel social : une organisation du travail déstabilisante pour les professionnelles de l’accompagnement. Revue française des affaires sociales, 4, 37–59.
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Pour citer cet article :
Carnets d’étudiant·e·s en travail social #4. Le délicat destin du travail social, André Decamp, André Decamp, Regards sur le travail social, 22 décembre 2025. https://andredecamp.fr/2025/12/22/carnets-detudiant%c2%b7e%c2%b7s-en-travail-social-4/
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