Réinventer l’écologie populaire par l’éducation populaire : entre conscientisation et repolitisation des pratiques
Par Alban Tremeges1
Résumé
Cette tribune s’inscrit dans une démarche de recherche-action à partir d’un atelier pédagogique mené avec des étudiants du Master EMBA « Économie Circulaire et Transition Écologique et Énergétique » de l’Université de Montpellier. L’atelier, structuré autour d’un exercice d’arpentage collectif, a permis l’exploration critique de deux textes : un article de Mathieu Depoil (2022) sur la repolitisation des pratiques pédagogiques par l’écologie sociale, et une entrevue de Fatima Ouassak (2016) sur les inégalités écologiques vécues dans les quartiers populaires. En croisant les réflexions issues de cette séance, les concepts d’écologie intégrale, de pédagogie critique, de territoire et de pouvoir d’agir prennent corps dans un contexte d’enseignement supérieur appliqué. Cette tribune vise à réinterroger les rôles de l’éducation populaire dans les dynamiques de transition écologique à partir de pratiques concrètes, situées et collectives.
1. Une pédagogie de la transition sociale et écologique
L’intervention pédagogique à l’origine de cette réflexion a été menée dans le cadre d’un module universitaire de trois jours intitulé « Raison d’être et création de sens dans les organisations, gestion de la transformation ». Cette formation, dispensée à l’Université de Montpellier dans le Master EMBA « Économie Circulaire et Transition Écologique et Énergétique », a pour objectif d’outiller les futurs cadres et décideurs dans leur compréhension critique des transitions en cours. Une première partie du module portait sur les fondements des organisations de l’économie sociale et solidaire (OESS). La seconde, confiée à l’intervenant-chercheur, proposait une approche terrain centrée sur les pratiques éducatives.
En s’appuyant sur une brève introduction à la pédagogie sociale, cette séquence s’est concrétisée par un arpentage collectif autour de deux textes : l’article de Mathieu Depoil (2022), L’éducation populaire et écologie sociale, et l’interview de Fatima Ouassak (2016) sur Reporterre. Le choix de ces deux ressources s’explique par leur complémentarité : le premier, de nature analytique, propose une conceptualisation politique de l’écologie populaire et de ses ressorts pédagogiques, tandis que le second incarne une mise en pratique militante située.
2. Une écologie capitaliste imposée, une citoyenneté réduite
Les échanges enregistrés lors de la séance révèlent la force critique des étudiant·es face à ce que Depoil nomme l’« écologie capitaliste » : une écologie descendante, programmatrice, technocratique, souvent bourgeoise et déconnectée des réalités sociales. Plusieurs participant·es ont souligné que cette écologie se construit sur un imaginaire normatif, moralisateur, où l’individu est sommé de « faire sa part » sans que les responsabilités systémiques soient réellement discutées. Le tri des déchets devient le symbole de cette écologie gestionnaire : universel en apparence, mais inégalitaire dans ses effets.
Les étudiant·es ont particulièrement insisté sur la double peine subie par les classes populaires : souvent exemplaires dans leurs modes de vie sobres par contrainte, elles sont néanmoins ciblées par des politiques écologiques culpabilisantes. La critique porte alors sur l’invisibilisation des pratiques existantes (réparation, mutualisation, entraide de quartier), et sur l’assignation à des rôles passifs dans la transition. Comme le résume une étudiante : « on leur impose des choses qu’ils ne s’imposent pas à eux-mêmes ».
3. L’éducation populaire comme levier d’une écologie intégrale
L’arpentage a permis d’interroger les pistes proposées par Depoil : armer l’écologie d’une pédagogie critique issue de l’éducation populaire. Loin des logiques descendantes d’animation ou de sensibilisation, il s’agit ici de repolitiser les rapports à l’environnement par des pratiques d’apprentissage ancrées dans le territoire, la coopération et la conscientisation. Plusieurs dispositifs mentionnés dans l’article ont été discutés : l’école du dehors, les ateliers de cartographie sensible, la pédagogie de projet, mais surtout l’arpentage lui-même, qui constituait l’outil d’analyse de la séance.
L’exercice a ainsi permis aux étudiant·es de tester concrètement ce qu’ils lisaient. Réparti en deux groupes de trois, chacun s’est vu confier un texte, une grille de lecture, et un temps de discussion. Le retour en plénière a fait émerger les grandes lignes des articles, tout en révélant la diversité des interprétations. Ce processus a montré que l’écologie populaire n’est pas une doctrine, mais une méthode d’appropriation collective du sens.
4. Fatima Ouassak : de l’expérience individuelle à l’organisation collective
L’exemple de Fatima Ouassak a fortement résonné parmi les étudiant·es. À partir d’une problématique concrète, l’impossibilité de proposer un menu végétarien à sa fille dans une école publique de Bagnolet, elle développe une stratégie d’action ancrée dans l’expérience, le lien au territoire et la mobilisation des familles. Le passage de l’individuel au collectif, puis du local au national, via la création du Front des mères, illustre une écologie populaire construite à partir des besoins réels, en dialogue avec les contextes de vie.
La grille des quatre étapes de l’éducation populaire (conscientisation, émancipation, puissance d’agir, transformation sociale et politique) a servi de repère pour lire son parcours. Les étudiant·es ont identifié un travail fort de conscientisation et de réappropriation du pouvoir éducatif, mais ont aussi relevé les obstacles : suspicion de communautarisme, violences institutionnelles, difficulté à faire entendre une parole minoritaire dans les espaces politiques. Pour reprendre les mots d’un participant, «on ne l’écoute pas parce qu’elle est une mère, parce qu’elle est musulmane, parce qu’elle est populaire».
5. Caporalisation de l’éducation populaire : enjeux de réappropriation
Un point central de l’article de Depoil, discuté avec vigueur, est la notion de caporalisation de l’éducation populaire. Depuis les années 2000, les politiques publiques ont réduit les marges de manœuvre des structures éducatives en les transformant en opérateurs de dispositifs. Ce tournant gestionnaire s’accompagne d’une mise en concurrence des associations, d’un appauvrissement des missions et d’une injonction à l’innovation souvent déconnectée des besoins réels.
Face à cela, Depoil propose de raviver une éducation populaire organique, autogérée, porteuse d’un projet politique. Les étudiant·es ont exprimé leur désir de retrouver cette dimension dans leurs pratiques futures : sortir de la logique descendante de transmission, construire des espaces d’intelligence collective, créer des formes pédagogiques qui permettent d’articuler action, réflexion et transformation.
Conclusion
L’expérience de cette séance a confirmé l’intérêt d’introduire l’éducation populaire dans les formations universitaires sur la transition écologique. Loin d’un supplément d’âme ou d’une sensibilisation morale, elle offre une méthode critique pour interroger les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et les conditions de possibilité d’un changement juste.
Les étudiant·es ont exprimé dans leur évaluation l’intérêt de cette approche, soulignant que « la transition ne pourra se faire sans les habitants », que « les conflits font partie de la démocratie », et que « l’écologie ne peut pas rester un projet de classe ». Cette tribune témoigne de la fécondité de ces échanges et appelle à une généralisation de ces pratiques éducatives dans l’enseignement supérieur et au-delà.
Liste de références :
Tribune libre #9 Comment écrire l’éducation populaire en 2024 ? Éducation populaire et écologie sociale : vers une (re)politisation des pratiques pédagogiques ? Mathieu Depoil, André Decamp, Regards sur le travail social, 25 mars 2024. https://andredecamp.fr/2024/03/25/tribune-libre-9-comment-ecrire-leducation-populaire-en-2024/
Ouassak, F. (2016). Dans les quartiers populaires, l’écologie semble réservée aux classes moyennes et supérieures blanches. Reporterre. https://reporterre.net
- Alban Tremeges découvre l’analyse critique sur le terrain à travers une expérience de vie associative jeunesse, puis poursuit son engagement en développant un projet de repolitisation des habitants au sein d’une MJC. Après vingt ans dans le secteur de l’animation, il explore aujourd’hui les passerelles entre éducation populaire, économie circulaire et écologie. Il est également président du LERIS à Montpellier. ↩︎
Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à vous abonner pour être averti des prochains par mail (“Je m’abonne” en bas à droite sur la page d’accueil). Vous pouvez également me suivre sur LinkedIn.
Pour citer cet article :
Carnets d’étudiant·e·s en travail social #2. Réinventer l’écologie populaire par l’éducation populaire : entre conscientisation et repolitisation des pratiques, Alban Tremeges, André Decamp, Regards sur le travail social, 24 septembre 2025. https://andredecamp.fr/2025/09/24/carnets-detudiant%c2%b7e%c2%b7s-en-travail-social-2/
En savoir plus sur André Decamp
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.