Tribune libre #12 Comment écrire l’éducation populaire en 2024 ?

Par Georges Dhers1

Nous vivons actuellement une grave période de polycrise (comme le souligne Edgar Morin : pendant ce type de période toutes les organisations qu’elles soient publiques privées ou associatives doivent revoir leur copie, faire preuve de résilience et de créativité.       

Les organisations de l’économie publique, de l’économie sociale et solidaire, de l’économie coopérative, et de l’éducation populaire aussi.

Dans ce texte je voudrais proposer quelques pistes pour enrichir leur travail simultané sur les territoires en se positionnant résolument sur l’axe transition des territoires.

Ces propositions sont le fruit de réflexions qui ont émergé lors des actions que j’ai pu mener conjointement avec la fédération Léo Lagrange Sud-Ouest et l’université Toulouse Capitole entre 2021 et 2024 et qui se prolongent actuellement avec l’université populaire Edgar Morin pour la métamorphose.

Trois années donc de coopération et de co-construction qui me permettent de formuler aujourd’hui quelques réflexions et quelques propositions.

Le récit :

En 2021 Pascal Roggero professeur de sociologie à l’Université Toulouse Capitole et moi-même avons été saisis à peu près en même temps par Claudine Pepet la responsable de l’antenne Léo Lagrange qui œuvrait sur la commune de Tournefeuille pour apporter nos conseils et nos idées par rapport à l’implication de l’association dans les dynamiques territoriales et plus concrètement sur une question précise : comment mobiliser les animateurs du périscolaire dans la création de lien social intergénérationnel local.

Pascal Roggero[1] en tant que sociologue positionné sur l’approche complexe Edgar Morin[2] (dont il est un ami personnel) a de suite proposé un cadre de réflexion qui amenait les cadres de l’association à élargir la vision de leur rôle au-delà des définitions de leur métier d’animateur périscolaire pour embrasser des problématiques sociétales plus larges.

En tant qu’expert des dynamiques de développement local et formateur d’animateur dans ce champ d’action j’ai saisi l’occasion pour proposer des formations qui permettraient aux animateurs Léo de toucher aussi les parents et grands-parents des enfants quelque soient leurs métiers et catégories socioprofessionnelles.

J’avais peu de temps pour le faire puisque les animateurs Léo travaillent dans un cadre horaire très précis lié au cycle entrée et sortie des enfants de la classe de cours : les formations que je leur ai dispensées étaient donc coincées entre 9 h 30 et 11 h 30 ou bien 14 h 30 et 16 h 30 ; je prenais les animateurs par groupes de dix et les emmenais à parler de leur parcours de vie et notamment de ce que les psychologues humanistes appellent « les motivations intrinsèques » c’est-à-dire les motivations qui viennent de l’intérieur, sont spécifiques à chacun, car très liées au parcours de vie et souvent même au parcours de résilience.

Ces groupes de parole que d’un commun accord on a appelés groupes d’émergence ont permis de faire émerger en deux ou trois séances des liens fort entre les passions, compétences et projets perso ou pro des uns et des autres.

Sur la base des liens repérés les animateurs ont alors pu constituer de petits groupes projets (trois à cinq personnes) qui se mettaient vite d’accord pour travailler ensemble sur un même projet d’animation, un même objectif commun, on pourrait même dire un commun.

Faisons ici une première petite parenthèse réflexive :

Les petits groupes constituent le champ d’expérimentation le plus favorable pour simultanément développer le potentiel de chacun, créer des synergies de groupe comme l’avaient démontré les psychologues humanistes Abraham Maslow[3], Carl Rogers[4], Donald Winnicot[5]…, et faire émerger des dynamiques de créativité collective comme l’ont montré Tod Lubbart [6]et Emmanuel Mounier[7] ; Edgar Morin parle à leur sujet « d’ingénieries du micro social ».

Sans ces dynamiques de groupe, il est clair qu’au niveau local sur un territoire donné très peu d’actions d’envergure peuvent émerger et donc très peu de liens nouveaux et d’activités nouvelles peuvent être créés.

À Tournefeuille l’expérience a montré que la plupart des animateurs qui ont été formés ont pu à leur tour animer des groupes d’émergence entre eux, mais aussi avec les enfants, et souvent même avec les parents ou grands-parents ; tous ont alors pu contribuer à l’animation du territoire tout en créant de nouvelles activités utiles aux personnes, en fonction des compétences et des besoins de chacun, selon le principe d’intermédiation : ainsi a été créé un studio d’enregistrement audiovisuel qui a permis aux jeunes d’animer plusieurs quartiers de la ville ainsi que tout un ensemble d’activités culturelles (festivals de musique et de théâtre, services aux personnes, circuits courts, maraichages bio…).

Il est clair comme dit Rob Hopkins[8] que sans ces petits groupes projets qui agissent et créent du lien et des activités utiles sur un territoire c’est le chacun pour soi qui règne, le statu quo, l’isolement, et tous les risques psychosociaux qui vont avec et qui touchent toutes les classes d’âge et tous les secteurs de la population (dépressions, addictions, violences, mal être et problèmes de santé…).

Il est clair aussi que toutes ces activités de bénévolat ne sont pas répertoriées ni valorisées par les acteurs publics de l’État et des collectivités territoriales alors que ce sont elles qui maintiennent la vie sociale, l’adoucissent et la rendent plus créative : sur ce point précis on voit bien que la démarche éducation populaire rejoint la démarche économie sociale et solidaire.

De plus si on met en réseau de coopératives les activités ainsi créées sur un territoire selon les principes de l’économie coopérative et si on applique les idées proposées par le philosophe brésilien Euclide Mance[9] pour que les coopératives de consommateurs achètent aux coopératives de producteurs qui sont situées sur le territoire alors on peut postuler que ce réseau de coopératives peut finir par créer le marché local et le rendre ainsi moins dépendant des marchés financiers.

Ainsi on peut envisager que l’éducation populaire, plus économie sociale et solidaire, plus économie coopérative peuvent se rejoindre, conjuguer leurs plus-values, et constituer une démocratie créative et une économie des liens.

Revenons un instant sur ces deux concepts :

Celui de démocratie créative tout d’abord construit en 2012 par le sociologue allemand Hans Joas qui postule que les hommes ne sont pas que des homo economicus mus uniquement par le calcul d’intérêt pour eux et leur clan ; ils sont aussi capables d’agir de façon désintéressée mus uniquement par leurs motivations intrinsèques (dont les psychologues Decci et Ryan[10] ont montré la force) et par le souci de réalisation (dont Abraham Maslow a montré le caractère déterminant pour orienter une vie).

Cette vision de l’activité économique avait été aussi soutenue par le prix Nobel d’économie Amartya Sen[11] qui dans ses ouvrages sur l’éthique économique a développé le concept de « capabilités » c’est-à-dire les capacités qu’a un individu pour réaliser ce qui lui tient à cœur et le rendre utile à d’autres.

Le concept d’économie des liens fait lui référence aux travaux des sociologues comme Marcel Mauss[12] et Alain Caillé[13] qui ont théorisé l’importance du don dans les relations humaines et notamment pour en augmenter la qualité et la durabilité, alors que la relation strictement marchande l’enferme et la réduit à une relation impersonnelle, froide, et sans lendemain.

Ces concepts et les pratiques qu’ils ont inspirés de par le monde ont permis à la journaliste française Bénédicte Manier[14] d’écrire un livre intitulé « Un million de révolutions tranquilles » où elle a pu montrer comment dans le monde entier aujourd’hui des petits groupes d’individus se rassemblent, unissent leurs forces et leur idéal, et créent de toutes pièces des activités utiles pour eux-mêmes, pour leur entourage et pour la planète.

Le réseau international des Villes en transition créé par Rob Hopkins[15] est un superbe exemple de ce type d’expérimentation ; souvent les acteurs de ce réseau commencent par créer des jardins partagés ou des fermes agroécologiques puis ils organisent des circuits courts qui finissent là aussi par créer un marché local de l’alimentation, non dépendant des grandes surfaces et donc des marchés financiers.

Une constante de toutes ces expérimentations c’est la capacité à aller vers l’autre et a créer avec lui quelques alliances qui vont permettre de mutualiser les idées, les envies, mais aussi les compétences et les moyens matériels : cette mutualisation est bien sûr la clef de leur succès comme cela a été aussi la clef du succès de nos ancêtres qui à la fin du XIXe siècle ont crée les coopératives et les mutuelles.

Ne faut-il pas aujourd’hui refaire démarrer cet effort de mutualisation et de coopération économique ?

Et pourquoi ne pas le coupler avec l’effort de modernisation des organisations de l’éducation populaire ?

Ces deux champs d’action de la solidarité et de la fraternité ne doivent-ils pas aujourd’hui se soutenir de façon réciproque et faire émerger de nouvelles façons de cohabiter, de produire, et consommer de façon plus responsable ?

Les Maisons de la solidarité et de la fraternité que nous allons faire émerger sur certains territoires avec le soutien des universités populaires Edgar Morin de Grenoble, Toulouse, Montpellier sont sans doute des tentatives pour aller dans ce sens et relier ces deux grands courants de pensée et d’action du socialisme contemporain ?

Pour réussir ce challenge il est bon de revenir un peu en arrière dans ce texte sur le rôle de ceux et celles qui vont jouer un rôle d’animateur-développeur-catalyseur dans ce type de démarche et sur le rôle de ce que nous appelons dispositifs d’intermédiation créative locale (DICL).

Les DICL sont des espaces tiers (on pourrait dire aussi tiers lieux) qui permettent comme dit Annah Arendt[16] « d’organiser l’espace entre les gens » et de faire émerger entre eux des solidarités créatives.

Concrètement ces dispositifs sont basés sur les principes d’animation énoncés par Carl Rogers d’expression libre et authentique des parcours de vie, des projets, motivations, sentiments, idéaux et valeurs des uns, pendant que les autres écoutent attentivement, de façon bienveillante et sans jugement ; l’ambiance ainsi organisée et régulée par un animateur (formé au préalable) permet à chacun de faire l’expérience, rare, d’un collectif où on peut parler vrai de soi, sans craindre le jugement, ou on peut donc être reconnu pour ses spécificités, et où il est alors possible de repérer des liens interpersonnels favorables à la construction de processus d’entraide créative.

Ce processus d’entraide créative permet d’accéder à un sentiment de confiance et de cohésion qui permet alors la constitution de groupes projet orientés vers l’action sur le terrain ; la complémentarité entre les compétences individuelles permet l’émergence de compétences collectives qui, comme dit le sociologue Guy Le Boterf ;[17] augmentent le pouvoir d’agir ?

Dans l’expérimentation précitée (vécue au sein de la fédération Léo Lagrange) comme on l’a vu, c’est la formation des animateurs qui a permis de faire vivre le processus d’intermédiation créative à bien d’autres personnes (jeunes et moins jeunes) et donc de faire émerger le processus d’entraide créative, de mutualisation et de coopération.

Tout se passe donc comme si les groupes humains avaient besoin de bénéficier de la présence d’un organisateur-créateur-animateur-régulateur de processus qui engendre à la fois une sécurité, une transparence, et une confiance qui facilitent à leur tour les échanges, le partage des intériorités, et l’émergence d’une envie de faire ensemble et de créer ensemble (un peu comme dans une relation amicale ou amoureuse (Edgar Morin fait d’ailleurs souvent référence à ce type d’expériences pour montrer comment on peut sortir de la barbarie).

Dans les tiers lieux de transition que nous évoquons dans le master et le DU sur les ingénieries de transition territoriale de l’université Toulouse Capitole nous nommons ces professionnels des animateurs-développeurs-catalyseurs (ADC) car non seulement ils facilitent le repérage des liens interpersonnels et ils contribuent à les faire évoluer vers des relation de coopération, mais encore ils poussent et encouragent ceux-ci vers l’acte de cocréation d’activités utiles pour soi mais aussi pour tous sur le terrain ; encourager vers une cocréation non auto centrée mais tournée vers les autres contribue à l’émergence de nouveaux possibles pour tous.

Nous pensons que les organisations qui œuvrent dans le champ de l’éducation populaire doivent aujourd’hui former de tels ADC qui pourront à leur tour sensibiliser et former les responsables des organisations de l’économie sociale, solidaire et coopérative.

Si ce mouvement est bien encouragé, mené, et soutenu, il permettra alors peut-être l’émergence de nouvelles formes de coopérations entre les acteurs de ces secteurs et l’émergence de nouvelles formes d’économies de transition.

Ils permettront notamment de faciliter l’implication et l’empowerment d’un plus grand nombre de personnes dans le travail social de construction d’un nouveau type de société plus fraternelle, plus créative et plus résiliente, tout en permettant l’émancipation de tous ; le modèle d’organisation qu’ils vont ainsi créer pourra inspirer les autres types d’organisation (publiques et privées) et les orienter vers la métamorphose (comme indiqué dans les travaux des Universités Populaires Edgar Morin pour la Métamorphose).


[1] Pascal Roggero : Sociologue auteur de « le pouvoir des liens »

[2] Edgar Morin : sociologue et philosophe Auteur de « La méthode » et théoricien de la « pensée complexe »

[3] Abraham Maslow : psychologue qui a créé la fameuse pyramide de Maslow qui montre les niveaux de motivation

[4] Carl Rogers psychologue qui a conçu et mis au point les groupes de rencontres

[5] Donald Winnicot : psycho pediatre qui a montré les processus de développement de l’enfant

[6] Tod Lubart : psychologue qui a montré les liens entre confiance et créativité

[7] Emmanuel Mounier : philosophe qui a montré l’interaction groupe/personnes

[8] Rob Hopkins : créateur du réseau international des Villes en transition

[9] Euclide Mance : philosophe et anthropologue auteur de « La révolution des réseaux »

[10] Decci et Ryan : psychologues porteurs du courant sur les motivations intrinsèques

[11] Amartya Sen : prix Nobel indien d’économie qui a beaucoup travaillé sur l’éthique économique et théorisé le concept de capabilités

[12] Marcel Mauss : sociologue et philosophe auteur de « L’esprit du don »

[13] Alain Caille : sociologue créateur de la revue du M.A.U.S.S. et du réseau Les convivialistes

[14] Benedicte Manier : journaliste auteur « Un million de révolutions tranquilles »

[15] Rob Hopkins : créateur du réseau des Villes en transition

[16] Annah Arendt : philosophe et politologue américaine qui a beaucoup travaillé sur la modernité

[17] Guy Le Boterf : sociologue expert sur la problématique des compétences collectives

  1. Georges Dhers, docteur en Sciences économiques, a longtemps travaillé dans le champ du développement local (Datar, INDL…), acteur et chercheur sur les dispositifs qui facilitent simultanément le développement des personnes et des territoires, il a créé des ingénieries qui permettent l’émergence de groupes-projets de citoyens acteurs-créateurs, et conçoit actuellement des modules pour en former les animateurs. Il est membre de l’équipe de coordination du Pacte Civique. ↩︎

Du même auteur :

 Le pouvoir des liens. Transition, métamorphose et résilience des personnes et des territoires. Par Pascal Roggero, Georges Dhers. Éditeur : Presses de l’Université de Toulouse 1 Capitole

Le pouvoir d’agir des citoyens. Comment ils créent des liens, des activités, des emplois.. Par Georges Dhers. Éditeur : Chronique Sociale

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Pour citer cet article :

Tribune libre #12 Comment écrire l’éducation populaire en 2024 ? Comment les acteurs de l’éducation populaire pourraient faciliter (accélérer) la transition des acteurs de l’économie sociale et coopérative ? Georges Dhers. André Decamp, Regards sur le travail social, 28 octobre 2024. https://andredecamp.fr/2024/10/28/tribune-libre-12-comment-ecrire-leducation-populaire-en-2024/


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