Comment ce qui pose problème devient un enjeu politique ? Par André Decamp

Selon Marcelo Otero (2012), il existe une multitude d’attitudes pour faire face à certains phénomènes ou comportements censés poser problème. Ces réponses sont parfois induites par des réactions liées à la culture, telles que le rejet ou la condamnation – plus ou moins franche et violente – de certaines attitudes considérées comme des écarts par rapport à la norme culturelle d’une société. Le trouble se vit alors comme une entorse à l’univers normatif véhiculé par les différents mécanismes de socialisation (famille, école, travail…). Il peut s’agir également de stratégies volontaires, élaborées dans le cadre de champs disciplinaires spécialisés (criminologie, psychiatrie, psychologie, travail social, médecine, psychoéducation, sociologie, etc.).

Quelle que soit leur genèse (culture, science, normes, valeurs…), l’ensemble de ces réactions et de ces stratégies est une façon d’identifier « ce qui déplaît » et « ce qui ne fonctionne pas » dans une société, selon les mots de Marcelo Otero. Elles sont avant tout une façon de nommer et de dénoncer ce qui pose problème dans une société[1], sur le plan social et culturel. C’est autour de ce contexte que l’action publique s’est peu à peu construite et déconstruite. La sociologie peut être considérée comme un levier pour le monde académique, mais aussi pour le policy (politique publique en tant que programme d’action) et le politics (la politique en général).« Les transformations qui ont affecté les espaces de production des politiques ont, de fait, favorisé le renouvellement des pratiques de gouvernement » [2], souligne Vincent Dubois.

Si tout problème est susceptible de devenir politique au sein d’une société, il faut se poser la question des mécanismes qui régissent ce processus. Il est néanmoins possible d’affirmer que le déclenchement de l’action publique n’est pas lié au seuil d’intensité d’un problème. Ainsi, aucune relation directe n’existe entre l’apparition d’un problème X et la mise en place d’un projet Y (l’un ne va pas induire l’autre). Les politiques ne sont mises en place qu’à partir d’une transformation de la perception des problèmes. Cela sous-entend qu’un problème politique est une élaboration sociale, un « construit social », qui s’élabore à partir de multiples facteurs liés à la société et au système politique dans lesquels il se pose et s’impose. Pour cerner la problématique et y répondre, il convient de repérer les mécanismes qui déclenchent la motivation des pouvoirs publics d’inscrire le problème sur leur agenda.

Même s’il s’agit de problématiques distinctes, et si elles ciblent des activités sociales différentes, elles restent néanmoins complémentaires. Leur différenciation s’effectue à partir d’un continuum qui s’étend d’amont en aval (de l’émergence des enjeux publics à la mise en place de l’agenda décisionnel). Comment rendre compte du processus de construction des problèmes publics ? On peut repérer trois approches possibles :

– la première entrée s’intéresse à la façon dont des faits sociaux se transforment en problèmes publics (accent mis sur les catégorisations) ;

– la seconde repose sur la conversion des problèmes publics en problèmes politiques, et s’attache aux contraintes particulières de la mise en politique ;

– la troisième est centrée sur la question de la mise sur agenda et s’intéresse aux processus prédécisionnels.

A présent, dirigeons-nous vers les centres sociaux. On aurait tort de considérer que, parce que, dans lʼensemble, ils accomplissent leur mission sans défaillance leur avenir serait assuré sans risque. Plusieurs situations que nous avons rencontrées au cours de notre parcours professionnel nous font penser que, faute dʼun regard neuf et de relations plus confiantes et plus stables avec les gouvernements successifs (et actuel !), une partie des centres sociaux pourrait être emportée dans la tourmente. Nous avons également pu constater que trop peu nombreux sont ceux qui, dans les diverses échelons de responsabilité européenne, ont conscience de ces enjeux et sʼimpliquent pour soutenir ces équipements. Nous faisons l’hypothèse que cʼest par une sérieuse remise à plat des modes dʼintervention des pouvoirs publics qui les soutiennent que lʼon pourra garantir que lʼaction entreprise depuis de nombreuses années au service de l’intérêt général pourra se pérenniser et sʼadapter aux réalités du prochain siècle. Et, c’est sans doute également par l’entremise d’une « radicalisation de la démocratie administrative que l’on pourra régénérer notre système politique »( Thomas Perroud, 2023).

Alors, quel enjeu politique pour les centres sociaux ?


[1] Otero, M. (2012). Repenser les problèmes sociaux. Le passage nécessaire des populations «problématiques» aux dimensions «problématisées». Sociologies. Marcelo Otero, Professeur titulaire au Département de sociologie, UQÀM Membre du CREMIS. Nous a quittés subitement le 3 janvier 2024, à l’âge de 63 ans.

[2] Vincent Dubois. L’action publique. Cohen (A.), Lacroix (B.), Riutort (Ph.) dir. Nouveau manuel de science politique, La Découverte, p. 311-325, 2009. halshs-00498038

Pour citer cet article :

Comment ce qui pose problème devient un enjeu politique ? André Decamp, André Decamp, Regards sur le travail social, 5 février 2024. https://andredecamp.fr/2024/02/05/comment-ce-qui-pose-probleme-devient-un-enjeu-politique-par-andre-decamp/


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