Interview de Pierre Cardo : Réconcilier la démocratie représentative et la démocratie participative par une réelle volonté politique d’éducation populaire
Pierre Cardo a su conserver une énergie (contagieuse !). L’ancien maire de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines), qui va vers ses 75 ans cette année, fut député de la 7e circonscription des Yvelines et président de la communauté d’agglomération des Deux Rives de la Seine (CA2RS). Il a quitté trois fois le monde politique : en 2009 (mandat municipal), en 2010 (député) et en 2012 (intercommunalité). Il s’est éloigné des Yvelines pour s’installer dans le Poitou, mais n’hésite pas à y revenir de temps à autre.
Pierre Cardo a relevé le défi d’ériger, au fil de ses mandats politiques, une perception et une conception fines et éclairées des politiques de la ville, tout en conservant son attachement sans faille au sens de la rigueur, au goût de l’indépendance et une aptitude essentielle à l’ouverture d’esprit.
J’ai pris attache auprès de Monsieur Pierre Cardo afin qu’il rejoigne la série de points de vue relative à l’éducation populaire sur mon blog.
Comme pour les autres personnes sollicitées, je lui ai indiqué avant l’échange qu’il ne s’agissait pas de distribuer de bons ou mauvais points, que ce soit aux acteurs d’éducation populaire, ou que ce soit à leurs structures, mais d’interroger nos utopies réalistes nos capacités à penser ce qui nous arrive. Quelles seraient les formes d’éducation populaire dans lesquelles les bouleversements en cours pourraient se représenter ? Face aux grandes crises (écologique, financière que nous connaissons, et alimentaire en particulier), le mouvement d’éducation populaire serait-il capable d’intégrer le monde qui vient ?
Aussi, je vous partage non pas son écrit, mais la retranscription d’un échange direct avec un homme d’action, comme il se définit.
« Je vous remercie pour votre proposition qui m’honore. Mais sincèrement j’ai assez peu de temps en ce moment pour m’attaquer à un sujet qui fait déjà l’objet de tant de débats pour sa définition. (l’entretien qui ne devait pas être long durera plus de 2h !)
J’ai toujours été davantage dans un élan pour l’action, plutôt que de perdre mon temps et celui des habitants en tergiversations, même s’il m’est arrivé d’écrire livre et rapports à une autre époque.
L’éducation populaire est pour moi le seul moyen de lutter contre la violence dans et de la société, en donnant du pouvoir à des usagers qui veulent devenir acteurs de leur vie en apportant leurs propres réponses à des besoins de la population, pas toujours pris en compte par les décideurs. Simplement il faut avoir la volonté politique de les accompagner dans leur démarche, en permettant de valoriser leurs aptitudes pour qu’elles deviennent des compétences. Ce pouvoir que l’on donne ainsi à une population est non pas un affaiblissement de la démocratie représentative par la création d’un contre-pouvoir potentiel, mais au contraire un renforcement de celle-ci par la création d’un autre pouvoir. C’est ainsi que l’on pourra réconcilier la démocratie représentative et la démocratie participative. L’éducation populaire dans ses multiples formes peut être le meilleur remède contre la violence, la désinformation, la déculturation. Elle doit seulement se garder de trop s’institutionnaliser et aussi de se laisser instrumentaliser. Les maires doivent accompagner les habitants dans une démarche de proximité.
A l’époque où j’étais maire à Chanteloup les Vignes, j’ai eu affaire à des Ministres qui me proposaient des équipements type médiathèque ou théâtre pour répondre aux besoins de ma population alors que j’évoquais des initiatives qui me paraissaient plus urgentes comme le cinéma d’animation, les activités de plein air, les ateliers de cuisine interculturel etc. Mon attitude réservée à l’égard de ces équipements provenait sans doute de l’époque où j’étais président d’association socio-culturelle. Il existait une section ciné-club. Problème : ils étaient 5 organisateurs et leurs propres spectateurs. Ils m’expliquaient que c’était important d’avoir des films à thèse pour provoquer des débats et conscientiser la population. Ça ne m’a pas convaincu. J’ai demandé à un animateur bénévole de la Cité si il avait une idée de ce qui pourrait attirer du monde dans notre grande salle de cinéma de l’ancien foyer Sonacotra (renommé COALLIA aujourd’hui) où nous avions nos activités.
Il m’a proposé tout simplement de louer des films et dessins animés pour enfants et de distribuer le programme pour le mercredi après-midi dans les écoles. Nous avions prévu une séance pour une centaine d’enfants, en réalité nous avons été obligés d’en faire 2 de 200 enfants chacune dès la première projection. On avait les enfants, on aurait les parents.
De cette expérience, je retirais 2 choses : la première, ça ne sert à rien de vouloir éduquer un public qui n’a pas envie de venir sauf à espérer éduquer les murs ; la seconde, c’est que peut importe le projet, ce qui compte c’est de créer l’envie de venir. Le travail éducatif peut venir ensuite.
Au cours de mes différents mandats politiques, j’ai souhaité une nouvelle approche de la politique : plus simple, plus directe, plus humaine. On est certes élu pour agir pour les gens, mais ce qui compte le plus c’est de faire avec les gens dans les sens du terme “avec”, autrement dit avec eux et comme ils sont.
L’intérêt de l’éducation populaire est qu’elle peut prendre des formes extrêmement diversifiées, ce qui lui permet de répondre au plus près des besoins des populations auxquelles elle s’adresse. Dans sa forme associative, elle peut être un trait d’union essentiel entre le pouvoir institutionnel et les habitants. Dans mon esprit, même si le maire est l’échelon le plus décisionnel le plus proche du territoire, l’administration municipale n’est pas pour autant la mieux placée pour gérer l’ensemble des problématiques locales et en initier les réponses. Par contre, elle est essentielle pour accompagner les projets issus de la population et donner les moyens de leur épanouissement.
Je prendrai un autre exemple : un éducateur spécialisé qui trouvait que sa mission ne répondait plus aux besoins de la population, est venu un jour me proposer, avec des jeunes bénévoles issus du quartier, un projet d’aide aux devoirs pour les enfants du primaire. Pour cela, on m’a demandé un appartement. Chaque jour de la semaine, après l’école, en plus de l’aide aux devoirs, était proposé un goûter gratuit aux gamins. Ce fut un succès. Il fallut un deuxième appartement, puis des locaux plus adaptés, car les parents ont rejoint l’association apportant une aide bénévole pour la plupart et surtout leurs idées de projets pour améliorer le quotidien de la Cité. Et c’est ainsi que, à partir de la volonté de jeunes, puis d’adultes, fut créé le premier centre social associatif de la commune, générateur de très nombreux projets. Dans cette affaire, la commune n’était pas à l’initiative mais la confiance réciproque a permis l’éclosion de nombreux projets adaptés aux besoins de la population, la ville se contentant d’accompagner avec ses moyens l’évolution de cette structure associative.
Je pense que c’est un peu selon ses principes que l’on peut bâtir une démocratie participative qui complète parfaitement la démocratie institutionnelle. L’éducation populaire étant en quelque sorte le carburant de ce mode de fonctionnement ».
Pour citer cet article :
Tribune libre #5 Comment écrire l’éducation populaire en 2024 ? Réconcilier la démocratie représentative et la démocratie participative par une réelle volonté politique d’éducation populaire. Pierre Cardo, André Decamp, Regards sur le travail social, 30 janvier 2024. https://andredecamp.fr/2024/01/30/tribune-libre-5-comment-ecrire-leducation-populaire-en-2024/
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