par Denise Barriolade1
Petit historique de l’éducation populaire de Condorcet à nos jours
Il n’est pas dans notre propos de rechercher, au fond, les origines du concept d’éducation populaire dans les œuvres de différents pédagogues européens. La plupart des historiens de cette idée, en France, l’attribuent à Condorcet telle qu’il l’exprime dans son rapport sur l’éducation publique, à l’Assemblée législative, en 1792.
Retenons cet extrait très significatif du projet et dont tous les termes doivent nous interpeller aujourd’hui.
« Messieurs. [Il s’agit de] :
Offrir à tous les individus de l’espèce humaine les moyens de pourvoir à leurs besoins, d’assurer leur bien-être, de connaître et d’exercer leurs droits, d’entendre et de remplir leurs devoirs ;
Assurer à chacun d’eux la facilité de perfectionner son industrie, de se rendre capable des fonctions sociales auxquelles il a droit d’être appelé, de développer toute l’étendue de talents qu’il a reçu de la nature ; et par là même établir entre les citoyens une égalité de fait, et rendre réelle l’égalité politique reconnue par la loi ;
Tel doit être le premier but d’une instruction nationale ; et, sous ce point de vue, elle est, pour la puissance publique, un devoir de justice. »
En dépit du style propre à l’époque, on est frappé par la pertinence d’un texte qui propose :
- une instruction qui vise à rendre chacun autonome dans son apprentissage,
- une éducation tout au long de la vie,
- de substituer l’ambition d’éclairer les hommes à celle de les dominer.
Si donc l’instruction scolaire est une réponse correcte aux nécessités de la société, Condorcet l’estime trop large car « tout savoir n’est pas libérateur ». Il faut se préoccuper de l’éducation des adultes afin d’en faire des citoyens éclairés. Il s’agit donc là d’une éducation politique. Et pour dire les choses crûment : il ne s’agit pas de savoir pour savoir, mais pour agir, transformer sa vie et la vie.
Cette conception perdurera tout au long du XIXe siècle et sans doute jusqu’au début du XXe. Néanmoins, elle croise deux autres mouvements : le mouvement ouvrier et le Christianisme social.
Dans la période 1830/1880, le projet est d’éveiller les consciences aux réalités de la société industrielle nouvelle et de permettre aux hommes de la maîtriser. L’éducation populaire fait corps avec le mouvement social et n’en est pas détachée : elle est la dimension culturelle de l’action collective. Tout en produisant du syndicalisme, du mutualisme et de la coopération, le mouvement ouvrier produit des connaissances inédites, « des représentations culturelles et des signes propres à un groupe social en conflit », des visions nouvelles du monde et des rapports sociaux. Le mouvement ouvrier dispose alors de leaders et d’intellectuels, d’anarchistes, de démocrates sociaux, socialistes, communistes, internationalistes, à la fois produits, théoriciens et animateurs du mouvement.
Les chrétiens pour leur part, catholiques et protestants, s’intéressent à la condition ouvrière, à la misère sociale engendrée par la société industrielle. Ils sont encouragés et confortés dans cette démarche par le pape Léon XIII qui, dans une encyclique de 1891 (Rerum Novarum), les invite à s’approcher du peuple dans des pratiques différentes de celles des dames patronnesses. Des mouvements pédagogiques et sociaux offensifs en sont issus qui se reconnaissent aujourd’hui encore dans le Christianisme social : mentionnons particulièrement Marc Sangnier qui a marqué durablement nombre de mouvements, avec Le Sillon qui se fixe pour but de « mettre en valeur la personne humaine pour la mettre au service de la Cité. »
Il y a sans doute, entre tous ces mouvements, divergence d’idées, de projets de société et l’on s’affronte par le discours, par l’écrit et les actions mais l’expression « éducation populaire » est à cette époque de plus en plus employée.
À ce moment, il faut mentionner un nouvel évènement fondateur : l’affaire Dreyfus, qui a clivé la société d’une autre manière et a fait prendre conscience de la question des Droits de l’Homme. Un mensonge d’État qui va provoquer la création de la Ligue des Droits de l’Homme et un intense bouillonnement de groupements, d’associations dont l’aboutissement sera le vote de la loi de 1901 instaurant et organisant le droit d’association.
Partie de la Révolution de 1789, l’idée d’éducation populaire trouve à s’affirmer tout au long du XIXe siècle au travers de différentes crises : révolutions de 1830 et 1848, luttes ouvrières, affaire Dreyfus… Nous verrons que le concept renaît et se renouvelle à chaque fois dans les situations les plus difficiles.
Après la guerre de 1914 et avant le Front populaire, on assiste à une explosion de la vie associative : scoutisme, laïc ou confessionnel, auberges de jeunesse (1930), formation de militants syndicaux, constitution des organisations laïques de la Ligue de l’enseignement… Tous ces mouvements vont devoir faire face à la montée d’une droite fascisante et, en février 1934, en réaction à une tentative de coup d’État, ils feront bloc autour de la République, de la démocratie, de la liberté de penser, autour de la « grande école du peuple ».
L’avènement du Front populaire va donner un souffle nouveau aux mondes associatif et syndical : les lois des 20 et 21 juin 1936, dites des « congés payés » et des « 40 heures », ont bouleversé en quelques semaines la vie des travailleurs. Au travers de la découverte du temps libre, des loisirs, de la mer, de la montagne… de nouveaux rapports sociaux s’instaurent qui posent des questions nouvelles quant à l’organisation de la société. Mais le gouvernement tombe en juin 1937, alors même qu’en Italie et en Allemagne, les jeunesses marchent au pas cadencé, et qu’en Espagne les nationalistes entrent en guerre contre la République.
Et c’est la guerre !
Je n’épiloguerai pas sur les politiques de Vichy qui visent principalement à « éduquer » la jeunesse. Il n’est plus question d’éducation populaire ! Il faut restaurer les valeurs ancestrales d’effort, de mérite, d’ordre… etc. dont l’affaiblissement serait la cause de la défaite. On assiste à des mesures d’épuration, on mène des enquêtes sur le « loyalisme » des enseignants, on dissout des associations, des sociétés franc-maçonnes, le SNI puis la Ligue… On met en place les chantiers de jeunesse et les écoles de cadres dont on verra sortir, très vite – effet inattendu – les mouvements de résistance. La Résistance, le Maquis sont des temps et des lieux de réflexion pour le « monde d’après » et en vue de la nécessaire reconstruction, non seulement du pays et de son économie, mais aussi de la société civile. Toute la question est de savoir quel monde reconstruire et comment.
Les instituteurs, la JOC, les auberges de jeunesse, l’UCJG, les maisons de jeunes (créées par Vichy mais qui vont bien vite lui échapper), les Éclaireurs, la JOC, les CEMÉA… et j’en passe… pensent à l’action à mener à l’issue de la guerre. La constitution le 19/09/1944 de la République des jeunes par André Philip, puis la création (le 15 janvier 1948) de la Fédération des maisons de jeunes et de la culture (FFMJC) témoignent de cette réflexion et de leur mise en œuvre.
Le Gouvernement provisoire d’Alger a préparé et organisé cette période et, après-guerre, l’éducation populaire se trouve installée dans l’appareil d’État : c’est l’époque d’une éphémère direction de la culture populaire et des mouvements de jeunesse dirigée par Jean Guéhenno. C’est dans cette période que sont créés les stages de réalisation. « Traumatisés par l’impuissance des valeurs républicaines et de l’instruction transmise à l’école à enrayer le fascisme… il est décidé d’en confier la pédagogie, non pas à des enseignants, mais à des acteurs culturels. » Les différentes disciplines artistiques disponibles sont les supports d’une éducation politique : il est bien question d’élaborer par cette méthode une critique sur le mode de vie et les dysfonctionnements de la société, une méthode pour se construire collectivement comme sujet politique ; il s’agissait de créer des lieux de débat et de délibération au travers d’une aventure artistique collective. Cette aventure a connu des développements parfois difficiles et est achevée aujourd’hui : les stages sont supprimés en 2011, preuve que l’institutionnalisation de l’éducation populaire est bien morte… pour le moment ( ?)
Pardon pour cet aparté un peu long, qui me vient de mon parcours professionnel, mais qui permet d’approcher la dérive du concept au cours des années 1970 à nos jours.
Écrire l’éducation populaire en 2023
Aujourd’hui, en effet, l’éducation populaire se trouve partagée entre la nostalgie de ses origines, et du puissant mouvement politique et social qui l’animait, et une forme d’instrumentalisation où il s’agit de mener des actions d’intégration, d’insertion et de réparation pour les exclus, dans un esprit de simple pacification des rapports sociaux.
Que s’est-il passé ?
Deux causes essentielles à mes yeux, à cette « dérive » qui fait perdre le sens du projet :
- la professionnalisation de l’encadrement (avec aussi l’apparition des diplômes propres au secteur) qui a mis à distance les militants et bénévoles et fait perdre de vue l’identité du projet ;
- l’amélioration des conditions de vie depuis les années 1960 et la domination de la société de consommation avec l’hyper consommation d’activités.
À ces deux causes s’ajoutera un peu plus tard l’instrumentalisation des associations en particulier par le système d’appel d’offres. À cet égard, je considère que la loi Sapin aurait dû épargner les associations, et sans doute d’autres modes collectifs, dès lors que leurs actions ne s’inscrivaient pas dans le marché.
De surcroît, la question de l’accès à la connaissance ne se pose plus du tout dans les mêmes termes dans notre société et l’éducation populaire n’est pas « la session de rattrapage » des oubliés de l’école. Notre société a d’autres besoins et des aspirations nouvelles se font jour : sociabilité, citoyenneté active, communication… Il ne s’agit donc pas de proposer des activités pour l’épanouissement personnel « égoïste », travers dans lequel nombre d’associations sont tombées en proposant des prestations de services où le militant devient « professionnel » et l’usager « client ».
Il me semble évident que notre société est en crise et que la démarche d’éducation populaire peut faire face aux enjeux d’une société en mutation difficile : elle peut et doit redevenir le lieu de la parole, du débat, de délibération sur la vie commune, sur ce qui « fait société ». Il s’agit donc d’encourager des démarches particulières qui font sens et qui permettent de construire des citoyens lucides, actifs, capables de jugement et de responsabilité.
L’éducation populaire n’est pas un moyen de réparation sociale mais un instrument de la démocratie par l’action collective, par la mise en réseaux des forces de changement. Ce qui importe, c’est de faire émerger les savoirs collectifs des individus, de les amener à la conscience de leurs droits, de les mettre en débat par le vécu d’expériences sensibles vécues en commun.
Il convient donc d’en finir avec l’empilement des activités, qui « agitent » les individus, au lieu de les « agir », sans les interroger sur leurs émotions, leurs savoirs, leur mode de projection dans l’avenir ou la sphère sociale, sans leur proposer d’œuvrer à changer l’ordre des choses. Voilà le projet tel qu’il pourrait se construire pour aujourd’hui !
Si bien qu’on peut dire que le projet de Condorcet est toujours d’actualité tout en exigeant des modalités différentes. Et je me répète : la crise de notre société en ce début de XXIe siècle a sans doute bien besoin d’une véritable démarche d’éducation populaire.
- Inspectrice principale de la jeunesse et des sports honoraire, membre du comité scientifique du PAJEP (Pôle de conservation des archives des associations de jeunesse et d’éducation populaire), Denise Barriolade a essentiellement œuvré dans le secteur ‘jeunesse et éducation populaire’. Après sept ans dans le Val-de-Marne, elle est conseillère technique au cabinet d’Edwige Avice puis d’Alain Calmat où elle gère notamment les projets de l’Année internationale de la jeunesse. Après un passage éclair à l’Institut National d’Éducation Populaire durant lequel elle met en place le Rayon vert, observatoire du livre scientifique et technique pour la jeunesse, elle passe quatre ans à Eurocréation où elle crée le réseau des Pépinières européennes pour jeunes artistes. Elle anime, entre 1986 et le début des années 90, le groupement d’intérêt scientifique PROMOLEJ (Promotion de la Littérature des Jeunes). Exerçant dix ans à la direction de la jeunesse, Denise Barriolade apporte un soutien important aux pratiques culturelles et artistiques (festivals de cinéma, théâtre et musique, stages de réalisation, etc). Elle gère le Prix de la jeunesse au festival de Cannes et les Prix littéraires du Ministère de la Jeunesse et des Sports dont le CRILJ fut prestataire de service. Après près de cinq ans à l’Organisation Internationale de la Francophonie où elle se consacre principalement aux politiques de jeunesse dans les pays d’Europe centrale et orientale, elle rejoint le ministère avant de prendre sa retraite et de se consacrer, entre autres choses, au CRILJ dont elle est l’actuelle présidente ↩︎
Pour citer cet article :
Tribune libre #2 Comment écrire l’éducation populaire en 2023 ? Denise Barriolade, André Decamp, Regards sur le travail social, 14 novembre 2023. https://andredecamp.fr/2023/11/14/tribune-libre-2-comment-ecrire-leducation-populaire-en-2023/
En savoir plus sur André Decamp
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.