Tribune libre #1 Comment écrire l’éducation populaire en 2023 ?

Par Cyrille Bock, Maître de conférences en sciences de l’éducation et de la formation à l’université Toulouse 2-Jean-Jaurès.

Pour penser l’éducation populaire dans la période contemporaine, un retour sur les fondements s’avère éclairant. L’éducation populaire a toujours été une histoire de lutte. La naissance officielle reste approximative. Cependant, la référence communément admise considère Condorcet[1] comme l’inspirateur[2], qui initie une volonté d’instruction du peuple. Quelques années plus tard se propage la maxime qui définit l’éducation populaire comme étant : l’éducation du peuple par le peuple pour le peuple[3].

L’éducation populaire s’ancre également dans les mouvements ouvriers pour mener une lutte de la classe ouvrière contre le patronat, aidée des courants marxistes qui se diffusent au début du XXe siècle. Rapidement l’idéologie infuse dans les classes populaires et se traduit en actions : arpentage[4], bibliobus, porteur de parole, etc.

Une proximité avec l’État s’installe progressivement notamment en matière d’encadrement de la jeunesse, en particulier à travers les colonies de vacances qui émergent à la fin du XIXe siècle. Le Front Populaire de Léon Blum en 1936 participe à l’institutionnalisation des colonies avec Léo Lagrange qui soutient l’organisation des premières formations de moniteurs. Dans le même temps, des mouvements d’éducation populaire affleurent : les Cémea pilotent d’ailleurs les premières formations, la Ligue de l’enseignement accompagne les enfants autour de l’école, l’UFCV organise des colonies de vacances.

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, la France entame sa reconstruction. Les mouvements d’éducation populaire y trouvent leur place à travers l’animation socioculturelle portée dans les MJC et les Centres Sociaux qui fleurissent jusque dans les années 1970[5]. C’est également une période où l’animation entre dans un processus de professionnalisation avec l’apparition des diplômes, des statuts, de la convention collective ECLAT.

Au-delà de l’animation, les mouvements d’éducation populaire se professionnalisent eux aussi et l’État soutient largement leur financement. Cependant, les logiques de marchés publics gagnent le secteur dès les années 1980, renforcées dès les années 2000, contraignent les associations à des dynamiques marchandes.

Par ailleurs, d’autres groupes dépoussièrent l’éducation populaire, de nombreuses SCOP et associations émergent durant cette période avec une volonté de repolitiser l’éducation populaire. La plus connue est probablement le Pavé qui a propagé des conférences gesticulées et des ateliers d’éducation populaire.

Au moment de conclure ce rapide retour historique, un point fondamental apparaît : l’éducation populaire se retrouve partout et se réinvente constamment, elle représente d’ailleurs l’image du peuple. Ce mouvement représente un indicateur de la santé du peuple. Si durant des périodes elle se trouve au second plan, lors des moments complexes et de domination, elle fait se rassembler le peuple pour lutter. Parfois sous forme de groupes tels que les Gilets Jaunes ou Extinction Rebellions. L’éducation populaire témoigne d’un mouvement collectif qui vise à la conscientisation, l’émancipation, l’augmentation du pouvoir d’agir et la transformation sociale et politique[6].

L’éducation populaire rassemble le peuple pour faire face aux problématiques contemporaines. C’est comme cela qu’elle se réinvente sans toujours en prendre le nom. Les préoccupations sociales telles que les crises climatiques, du logement, de l’alimentation, ou encore de l’accès à l’eau apparaissent au premier plan des revendications actuelles.

La Rue Ketanou – Almarita

[1] Rapport sur l’organisation générale de l’instruction publique de Condorcet (1792)
[2] Chateigner, F. (2011). « Considéré comme l’inspirateur… ». Sociétés contemporaines, 81, 27‑59. https://doi.org/10.3917/soco.081.0027
[3] Elle fait référence au discours de Gettysburg du 19 novembre 1863 prononcé par le président des États-Unis Abraham Lincoln qui évoque la démocratie comme étant « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». La définition est reprise dans l’article 2 de la Constitution française de 1958.
[4] Méthode de lecture collective.
[5] Augustin, J.-P., & Ion, J. (2017). Loisirs des jeunes : 120 ans d’activités éducatives et sportives. La Documentation française.
[6] Maurel, C. (2010). Éducation populaire et puissance d’agir. Les processus culturels de l’émancipation. L’Harmattan.

Pour citer cet article :

Tribune libre #1 Comment écrire l’éducation populaire en 2023 ? Cyrille Bock, André Decamp, Regards sur le travail social, 17 octobre 2023. https://andredecamp.fr/2023/10/17/tribune-ouverte-1-comment-ecrire-leducation-populaire-en-2023/


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