Le savoir expérientiel des habitant.e.s (en milieu rural et urbain) : une écologie des savoirs ?

Nous postulons que la mobilisation des savoirs expérientiels des habitant.e.s sur des champs expérimentaux d’une politique publique devrait être un réflexe.

En effet, il conviendrait d’associer l’expertise usagère à la refonte et à la création des dispositifs des politiques publiques, et d’inclure les savoirs expérientiels des habitant.e.s dès le lancement de la démarche de réflexion. En tant que bénéficiaires – acteurs et « experts du quotidien », ils doivent être des partenaires à part entière.

Les solutions qui fonctionnent de manière exclusive sont le plus souvent inefficaces, et ne tiennent pas compte des spécificités des différents contextes. Ainsi, une démarche couronnée de succès en Allemagne ne pourra pas être reproduite en France. De même, au sein d’un même pays, le projet sera développé différemment d’une région à l’autre, en fonction de sa culture et de ses savoir-faire.

Au final, la mise au jour des diverses crises que nous traversons (alimentaire, écologique, etc.) appelle, au-delà d’un traitement nécessaire de l’urgence, un changement d’approche, si l’on ne veut pas continuer à agir uniquement par le biais d’un colmatage sans fin.

Nous pensons que ce changement d’approche doit être élaboré et expérimenté au travers de la mise à disposition d’espaces réflexifs au niveau local. Dans la perspective de passer de « l’action à l’acteur », nous définissons la « puissance d’agir » dans la capacité de :

  • Se réapproprier son parcours de vie dans un cadre individuel, familial et collectif, et en dégager une valorisation en termes de savoir expérientiel (justice cognitive) ;
  • Investir sur le territoire de vie des espaces ouverts d’accueil inconditionnel et d’intermédiation (tiers espaces).

La conjugaison de la présence d’un mouvement associationniste et de l’implication des habitant.e.s signifie que les espaces sont, de par la philosophie même de cette conjugaison, placés en première ligne pour mobiliser, expérimenter, rassembler autour d’actions qui incarnent les valeurs et les principes qu’un « territoire apprenant » veut promouvoir.

Habiter dans une ville ou un village n’est pas la même chose qu’avoir le statut de consommateur ou d’observateur extérieur. En passant du temps dans un endroit, en participant aux événements locaux, en fréquentant les écoles ou en y exerçant une activité professionnelle ou pas, nous acquérons progressivement une expertise sur notre environnement, nous nous familiarisons avec le voisinage, les endroits à découvrir (ou à éviter), les dynamiques sociales et culturelles des habitants. Si je ne suis pas en mesure d’analyser en détail le projet du département voisin, je suis capable, par contre, d’expliquer avec précision les forces et les faiblesses des initiatives qui me sont proches. En vivant et en ressentant notre environnement au quotidien, nous finissons par le maîtriser parfaitement.

S’intégrer dans sa commune ou dans son quartier implique d’interagir avec des personnes aux origines culturelles et aux situations sociales diverses, ainsi qu’avec des individus qui consacrent du temps pour aider la collectivité. Ces expériences peuvent inspirer les résidents et les encourager à s’impliquer localement. Certaines conditions doivent toutefois être remplies, notamment celles d’accepter de faire cohabiter différentes formes de cultures et de savoirs, mais aussi de permettre un échange égalitaire entre des compétences distinctes. Le savoir scientifique doit pouvoir s’associer au savoir technique (lié aux compétences professionnelles) et au savoir expérientiel (basé sur la réflexivité des acteurs). Il est important de noter que de tels quartiers et communautés existent effectivement en France.

Pour reprendre les propos d’Hugues Bazin, sociologue indépendant du LISRA, partager des savoirs implique la reconnaissance d’une justice cognitive, qui, en retour, exige une justice sociale1. En d’autres termes, la production du savoir implique un processus d’émancipation individuelle et collective. Elle va jusqu’à induire des luttes sociales visant à conférer aux individus les plus marginalisés un véritable pouvoir sur leur vie et sur les mécanismes participatifs dans lesquels ils sont impliqués. Le savoir est étroitement lié à la manière dont nous trouvons une solution aux multiples problématiques auxquelles nous sommes confrontés. Il ne s’agit pas d’une abstraction, mais d’un enracinement dans une culture et dans des modes de vie intégrés au milieu environnant. On parle alors d’une « écologie des savoirs ».

Se lancer dans cette approche revient à créer un environnement d’apprentissage, un « territoire apprenant« . L’élaboration de telles « communautés » n’est pas une tâche aisée, et il est essentiel d’être bien conscient des éléments nécessaires avant de s’engager dans ce processus.

Pour ce faire, il conviendrait de donner une perspective renouvelée de l’éducation, car « Décider à l’avance d’une occupation future à laquelle l’éducation se contenterait uniquement de préparer, c’est nuire aux possibilités du développement présent » (John Dewey)2.

Il s’agit ensuite de distinguer puissance et pouvoir d’agir, dans la mesure où on ne parle pas de la même la chose.

Selon Spinoza3, la base de l’éthique nous demande d’accepter « qu’on ne sait pas ce que le corps peut ». Affirmer de façon péremptoire « ce que peut un corps » constitue un jugement limitatif, extérieur, pseudo-universel, qui s’apparente plus à une classification qu’à un savoir, et qui rejoint le registre de l’imaginaire. Cela revient à nous placer du côté du « cataloguable », et par conséquent du pouvoir.

Le pouvoir est une dimension statique qui, en imposant sa définition des frontières et des formes, affirme avant tout ce que « l’on ne peut pas ». Il est l’un des lieux de l’impuissance qui permet, tout au plus, de récolter l’usufruit de la puissance d’autrui. A contrario, la puissance est un devenir multiple non cataloguable, et le fondement de tout « pouvoir faire ».

L’accumulation d’actions locales a une incidence certaine sur les problématiques globales. Chacun des projets contribue à améliorer la justice sociale, l’impact sur l’environnement, ainsi que notre savoir collectif. Souvent, des ressources inattendues se trouvent à notre portée, et il suffit de créer les conditions adéquates pour mener à bien une expérience usagère.

Finalement, l’éducation populaire sous sa forme récente est amenée à s’étendre dans le cadre d’un environnement où les inégalités se sont inexorablement singularisées, dans la foulée/mouvance de la dislocation/débandade du salariat et de la solidarité. Relisez d’urgence le livre de François Dubet aux Éditions Le Seuil, « Tous inégaux, tous singuliers, Repenser la solidarité » La justice sociale est de plus en plus fragilisée et nos désirs de convergences de luttes exigent encore plus de patience et d’endurance.

Il est grand temps de formuler et mettre en œuvre une utopie réaliste, une politique transversale interrogeant et mobilisant l’ensemble des politiques publiques, l’ensemble des collectivités publiques.

A lire sur le même sujet : Decamp, A. (2021). Questionnements et enjeux pour les travailleurs sociaux : milieu engagé, entre Pouvoir d’Agir et neutralité politique : L’exemple des centres sociaux. Forum, 162, 80-88.

  1. Bazin, H (2018). Récit d’une recherche-action en situation. Cahiers de l’action, 51-52, 7-17. ↩︎
  2. Dewey, J (2011). Démocratie et éducation. Armad Colin, p.403. ↩︎
  3. Spinoza, B (2022). Traité de la réforme de l’entendement. Vrin. ↩︎

Pour citer cet article :

Le savoir expérientiel des habitant.e.s (en milieu rural et urbain) : une écologie des savoirs  ? André Decamp, André Decamp, Regards sur le travail social, 21 septembre 2023. https://andredecamp.fr/2023/09/21/le-savoir-experientiel-des-habitant-e-s-en-milieu-rural-et-urbain-une-ecologie-des-savoirs/


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