Évaluer sans trahir

Qui décide de ce qui compte dans l’action sociale ? Quels savoirs sont reconnus comme légitimes ? Et quelles voix peuvent réellement transformer la manière dont on définit les problèmes et les réponses qu’on leur apporte ?
Ces questions, je les ai posées la semaine dernière au colloque interdisciplinaire L’émancipation des jeunes en Guyane, à travers le prisme des centres sociaux.
Ces structures ne sont pas seulement des lieux d’activités. Elles sont des espaces de production de savoirs issus de l’expérience habitante. La Charte des centres sociaux et socioculturels de France le formule ainsi : « Le Centre social et socio-culturel entend être un foyer d’initiatives porté par des habitants associés appuyés par des professionnels, capables de définir et de mettre en œuvre un projet de développement social pour l’ensemble de la population d’un territoire » (Fédération des centres sociaux et socioculturels de France, 2010, p. 1).
Depuis leur origine, elles reposent sur une conviction profonde selon laquelle les personnes directement concernées par les problèmes sociaux sont capables de les comprendre, de les discuter et de les transformer. Aujourd’hui, une tension s’est installée. D’un côté, une exigence de mesure se renforce, soutenue par la montée des indicateurs, des tableaux de bord et des preuves d’impact.
De l’autre, une injonction à participer se déploie, incarnée par l’empowerment, la co-construction et l’implication citoyenne. Entre ces deux exigences se loge un risque réel, celui de l’instrumentalisation de la parole habitante.
Ce risque n’est pas hypothétique. MacKinnon et Stephens (2010, p. 27) ont montré, à partir d’une recherche-action participative menée avec huit organisations communautaires de Winnipeg, que les financeurs institutionnels tendent à s’appuyer sur des mesures quantitatives étroites, là où les organisations elles-mêmes perçoivent des gains humains plus profonds, difficilement réductibles à des indicateurs standardisés. La « leçon la plus critique », concluent-ils, est que lorsque l’on offre aux participants la possibilité de dire ce qui a compté pour eux, ils livrent des informations que les données quantitatives ne peuvent pas refléter (MacKinnon et Stephens, 2010, p. 33).
Car mesurer n’est pas neutre. Quand une personne reprend confiance en elle après des mois dans un atelier collectif, quand elle ose prendre la parole pour la première fois dans un espace public, comment rend-on compte de cela dans un tableau d’indicateurs ? L’expérience vécue suit un chemin de traduction où le récit devient une information, l’information une catégorie, la catégorie un indicateur, l’indicateur une preuve. Cette traduction est nécessaire, mais elle peut aussi effacer ce qu’elle prétend rendre visible.
Tous les savoirs ne sont pas reconnus de la même façon. Les savoirs scientifiques et professionnels bénéficient d’une légitimité quasi immédiate. Les savoirs issus de l’expérience doivent, eux, se justifier, alors même qu’ils décrivent des réalités que nul autre ne connaît mieux. C’est ce que Wilken et Cabiati (2024, p. 227) appellent une injustice épistémique, et c’est au cœur de ce que la notion de justice cognitive cherche à nommer.
Nez (2011, p. 394) le montre à partir d’une enquête ethnographique menée dans des dispositifs d’urbanisme participatif à Paris. Certains savoirs citoyens n’y sont pas entendus, soit parce que leurs porteurs sont absents des espaces participatifs, soit parce que ces savoirs ne sont pas reconnus comme audibles dans la situation. Des inégalités sociales persistent ainsi dans l’accès aux dispositifs eux-mêmes et dans la capacité à faire valoir la diversité de ce que l’on sait.
Cette asymétrie traverse également le champ du travail social à l’échelle internationale. Mathebane et Sekudu (2017, p. 9) montrent que la plus grande injustice cognitive dans le travail social a été son association historique avec le colonialisme et l’impérialisme. Une version eurocentrique du savoir y a été présentée comme universelle, effaçant les épistémologies qui auraient rendu compte des expériences vécues par les populations du Sud global.
Mezzena et Vrancken (2020) proposent une voie alternative, ancrer la légitimité des savoirs dans les pratiques elles-mêmes plutôt que dans les positions statutaires ou académiques, de façon à reconnaître que produire une action publique à partir d’un travail collectif d’enquête et de connaissance engage les professionnels aux côtés des usagers dans une transformation réciproque.
Évaluer sans trahir, ce n’est pas trouver le bon outil. C’est accepter que certaines choses qui comptent résistent à la mesure et organiser malgré tout des espaces où elles peuvent être dites, entendues, reconnues.
Cela suppose une condition. Que les habitants participent non seulement aux actions, mais à la définition de ce qui compte comme impact.
Ce n’est pas une utopie. C’est partir de là où en sont les gens.
Communication présentée au colloque interdisciplinaire « L’émancipation des jeunes en Guyane », organisé par La Critic, KapoK, l’Observatoire des jeunesses guyanaises et l’Université de Guyane.
Recherche menée avec le soutien du RRESS — Réseau de recherche en économie sociale et solidaire (bourse étudiante 2026) et de la bourse mobilisation des connaissances 2026 (UDM).
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Liste de références
- Fédération des centres sociaux et socioculturels de France. (2010). La charte des centres sociaux et socioculturels de France. FCSF.
- MacKinnon, S., & Stephens, S. (2010). Is participation having an impact? Measuring the outcomes of citizen engagement in community-based organizations. Journal of Social Work, 10(4), 395–414. https://doi.org/10.1177/1468017310363632
- Mathebane, M. S., & Sekudu, J. (2018). A contrapuntal epistemology for social work: An Afrocentric perspective. International Social Work, 61(6), 959 – 970. https://doi.org/10.1177/0020872817702704
- Mezzena, S., & Vrancken, D. (2020). Connaître le travail social, connaître avec le travail social. Sociologies. https://doi.org/10.4000/sociologies.14386
- Nez, H. (2011). Nature et légitimités des savoirs citoyens dans l’urbanisme participatif. Une enquête ethnographique à Paris. Sociologie, 2(4), 387– 404. https://doi.org/10.3917/SOCIO.024.0387
- Wilken, J., & Cabiati, E. (2024). Foundations of experiential knowledge: recovering a forgotten resource for social work. European Social Work Research. https://doi.org/10.1332/27551768y2024d000000022
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Pour citer cet article :
Carnets d’étudiant·e·s en travail social #16. Evaluer sans trahir. André Decamp, Regards sur le travail social, 24 août 2026. https://andredecamp.fr/2026/08/24/carnets-detudiant·e·s-en-travail-social-17/
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